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Juil
La mode du parenting
La mode du parenting

Parenting : c’est un mot qui fait son apparition pour la première fois à la fin des années 1950, réellement utilisé à partir des années 1970. Avant, on prenait soin des enfants.

Dans un essai publié dans The Wall Street Journal, la professeure de psychologie à l’Université de Californie à Berkeley, Alison Gopnik, écrit un manifeste contre le parenting. Elle s’oppose à la vision de l’éducation des enfants comme étant une route vers une réussite, aboutissant en un produit fini, voire parfait. « On devrait faire pousser les enfants, comme on fait pousser un jardin. »

Parfois, parenting est utilisé comme étant ce que les parents font, d’autres fois le mot est utilisé comme un mode d’emploi, ce que les parents devraient faire.

« Parenter » (To parent) est un verbe orienté vers un but; il décrit une sorte de travail. L’objectif est de transformer, en quelque sorte, un enfant en un adulte meilleur, plus heureux ou qui a plus de succès qu’il ne le serait sans le parent ou encore (sans le dire) mieux que les enfants d’à côté. Le bon type de « parenting » va produire le bon type d’enfant, qui à son tour va devenir le bon type d’adulte.

Selon l’auteure, l’idée que les parents peuvent acquérir des techniques spéciales qui permettront à leurs enfants de devenir meilleurs est omniprésente dans la société américaine. Tellement, que ça peut sembler évident. Mais Alison Gopnik croit que la société fait fausse route, autant dans la manière d’agir et de réfléchir des parents que dans la vision que la société peut avoir de cette manière d’agir et de réfléchir.

Elle rappelle que prendre soin des enfants a toujours été central, difficile, un projet humain. Parce que les enfants humains sont dépendants beaucoup plus longtemps que les autres animaux sur Terre.

À l’âge de 7 ans, les jeunes chimpanzés réunissent autant de nourriture qu’ils n’en consomment. Même dans les groupes de chasseurs-cueilleurs, les enfants humains ne font pas cela avant d’avoir au moins 15 ans.

Les humains ont donc besoin de beaucoup de personnes pour prendre soin de leurs enfants, pas seulement des mères et des pères, mais aussi des grands-parents, tantes, oncles, fratrie, cousins et même des amis! Les biologistes ont constaté que les humains fonctionnent dans un réseau unique de soins. Contrairement aux primates, la famille élargie et les alloparents (les aidants qui ne sont pas de la famille) combinent leurs efforts pour prendre soin des enfants.

Pour la majorité de l’histoire humaine, nous avons vécu dans ces groupes de famille élargie. Cela signifie que nous avons appris à prendre soin des enfants en nous pratiquant avec d’autres bébés et en regardant beaucoup d’autres personnes prendre soin des enfants.

Où est le village?

À la fin du 20e siècle, la famille a changé. Elle est devenue moins nombreuse, plus dispersée. Les parents ont les enfants plus tard pour travailler à l’extérieur de la maison, ou pour étudier. Aller à l’école et travailler fera des enfants de meilleures personnes où on leur apprendra comment être meilleurs à l’école et au travail.

Travailler pour atteindre un certain succès est, selon Alison Gopnik, un modèle de réussite pour de nombreuses entreprises. C’est le modèle pour les auteurs, les menuisiers, les entrepreneurs. On peut juger si une personne est un bon menuisier par la qualité de ses chaises, un auteur par la qualité de ses livres, un entrepreneur par la réussite financière de son entreprise.

Dans l’image du parenting, un parent est une sorte de menuisier; le but, cependant, est de ne pas produire un type particulier de produit, comme une chaise, mais un type particulier de personne.

Dans le travail, l’expertise mène au succès. La promesse de la parentalité est qu’il existe un ensemble de techniques, une certaine expertise, que les parents peuvent acquérir et qui les aideraient à former leurs enfants. Elle mentionne qu’une grande industrie s’est formée autour de cette prémisse. On n’a qu’à penser aux nombreux coachs familiaux, aux livres qui expliquent comment élever un enfant en quelques méthodes faciles à exécuter. Sur Amazon, 60 000 livres se retrouvent dans la section Parenting.

Dans les librairies francophones, les livres sur la parentalité se retrouvent principalement dans la section Art de vivre qui englobe la famille. D’ailleurs, en anglais, on perçoit une différence entre parenting et parenthood. En français, cette distinction n’existe pas. La parentalité se définit comme la fonction de parent, notamment sur le plan juridique, moral et socioculturel.

L’évolution du parenting, et des parents

Les connaissances scientifiques sur le développement de l’enfant nous permettent maintenant de confirmer qu’un enfant vivant dans un environnement pauvre financièrement ou qui est négligé aura des problèmes à l’âge adulte. On sait même que ces enfants, lorsqu’ils fréquentent des services de garde de qualité au préscolaire, peuvent mieux s’en sortir dans leur vie adulte.

Mais les parents de la classe moyenne sont obsédés par de petites variations dans les techniques parentales. Devriez-vous faire du cododo avec vos bébés ou les laisser pleurer dans leur chambre? Faut-il acheter une poussette face vers l’avant ou vers l’arrière? Combien de temps passer pour les devoirs chaque soir? Combien de temps doivent-ils passer sur l’ordinateur? Il n’y a presque aucune preuve que tout cela a un effet sur ce que les enfants seront quand ils seront adultes.

Alison Gopnik s’intéresse également à l’évolution de l’espèce humaine à travers le temps. Pourquoi l’enfance est-elle si longue chez les humains? Pourquoi l’immaturité du cerveau perdure-t-elle jusqu’à l’âge adulte? Selon elle, c’est la clé de l’évolution. Parce que les êtres humains dépendent de la capacité d’apprendre. Elle croit que le cerveau humain et la capacité d’apprendre ont énormément évolué et que c’est ce qui aurait assuré notre survie toutes ces années. De plus, au temps des nomades, les humains devaient s’adapter à leur environnement. Chaque génération a ainsi dû s’adapter.

Une façon d’évoluer dans ces variations d’environnements était de prendre soin des enfants de différents tempéraments et possédant des capacités différentes. Cela permettait à l’espèce d’apprendre, même dans une prochaine génération, à faire face aux environnements imprévisibles auxquels l’espèce pourrait être confrontée dans le futur.

Notre investissement parental et notre engagement permettent à chaque génération une chance de réfléchir à de nouvelles idées sur la façon dont le monde fonctionne et comment le faire fonctionner mieux. L’enfance prévoit une période de variabilité et de possibilité, d’exploration et d’innovation, d’apprentissage et d’imagination.

Le transfert de connaissances est, selon Alison Gopnik, essentiel dans l’adaptation et l’apprentissage. Ceci permet d’apprendre sur un nouvel environnement avant de devoir agir sur celui-ci.

L’humain derrière le parenting

Si l’ensemble de techniques de parenting n’est pas la bonne méthode, qu’est-ce que les parents devraient faire? L’auteur croit que ce n’est pas le verbe faire, mais plutôt le verbe être qui devrait primer.

Être parent est de faire partie d’une relation humaine profonde et unique, de se livrer à un type particulier d’amour, plutôt que de faire un certain nombre de choses.

Après tout, les relations ne sont pas des verbes. Parler d’amour peut sembler fleur bleue, simple et évident. Mais comme toutes les relations humaines, l’amour que l’on donne à nos enfants est une partie de notre vie quotidienne, compliquée, variable et même paradoxale. On peut très bien travailler à aimer plus ou à aimer mieux.

Nous pouvons travailler à mieux aimer sans penser à l’amour comme une sorte de travail. Nous pourrions dire que nous nous efforçons d’être un bon conjoint, ou qu’il est important pour nous d’être un bon ami ou un meilleur enfant. Mais je ne voudrais pas évaluer le succès de mon mariage en mesurant si le caractère de mon mari s’était amélioré depuis que nous sommes mariés. Je n’évaluerais pas la qualité d’une vieille amitié par le fait que mon ami est plus heureux ou a plus de succès que lorsque nous nous sommes rencontrés. Ceci, cependant, est la norme implicite du parenting: vos qualités en tant que parent peuvent être, et même doivent être, jugées par l’enfant que vous créez.

Les plus importantes récompenses d’être un parent ne sont pas le trophée ou le bon bulletin (ni même la graduation ou le mariage). Elles proviennent plutôt de ces moments de bien-être au quotidien, physiques ou psychologiques, que cet enfant a avec vous.

Au lieu de valoriser le parenting, nous devrions être heureux d’« être un parent ». Au lieu de penser à prendre soin des enfants comme une sorte de travail, visant à produire des adultes intelligents ou heureux ou ayant du succès, nous devrions penser à la parentalité comme une sorte d’amour. L’amour n’a pas de buts ou points de repère ou des plans, mais il a une mission. La mission de l’amour n’est pas de façonner le destin de nos enfants, mais de les aider à le façonner.

Qu’est-ce que les parents devraient faire?

Donner de l’amour inconditionnellement, même si chaque enfant est différent, que chaque parent est différent et qu’on n’a aucune idée de comment sera notre enfant avant de le voir grandir. Tenter de donner un grand sens de sécurité et de la stabilité, même si la base de la sécurité, c’est d’encourager les enfants à prendre des risques et vivre des aventures. Tenter de partager nos connaissances, notre sagesse et nos valeurs sachant que les enfants réviseront les leurs à l’âge adulte. Suivre notre intuition, et espérer pour le mieux.

Prendre soin d’un enfant, c’est comme s’occuper d’un jardin. Être un parent, c’est être un jardinier. Quand on jardine, on travaille, on sue, et on est souvent dans le fumier jusqu’aux oreilles. On le fait pour créer un endroit protégé et nourrissant pour que les plantes fleurissent. Comme tous les jardiniers le savent, cela se passe rarement comme prévu. Les grands plaisirs, tout comme les grands désastres, sont imprévus.

Contrairement à un bon fauteuil, un bon jardin est en constante évolution, car il s’adapte aux circonstances changeantes de la météo et aux saisons. Et à long terme, ce genre de système varié, flexible, complexe et dynamique sera plus robuste et s’adaptera davantage que la fleur de serre la plus soigneusement entretenue. 

Comme parent et comme communauté, notre travail n’est pas de façonner l’esprit de nos enfants. C’est plutôt de laisser ces esprits explorer toutes les possibilités que le monde permet. Notre travail ne consiste pas à faire un type particulier d’enfant, mais de fournir un espace protégé d’amour, de sécurité et de stabilité dans lequel les enfants de nombreux types imprévisibles peuvent prospérer.

L’auteure Alison Gopnik conclut son essai par une critique du monde post-industriel. Selon elle, la plupart des activités humaines sont soit un type de production ou un type de consommation. L’éducation des enfants est considérée soit comme un travail très mal payé ou un produit de luxe.

À son avis, l’industrie du parenting est loin d’être la solution.

Au lieu de cela, nous devons trouver un moyen d’aider les parents à être des parents, et de fournir l’amour et les soins que méritent tous les enfants.

Cette adaptation est issue d’un livre à paraître en août « The Gardener and the Carpenter: What the New Science of Child Development Tells Us About the Relationship Between Parents and Children ».

Qu’est-ce qui vous aiderait à être des parents? À donner l’amour à vos enfants? 

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À propos de Mariève Paradis

Éditrice et cofondatrice, Mariève est journaliste indépendante depuis 2005. Elle travaille sur plusieurs plateformes (web, magazines, hebdomadaires, radio et télévision). Elle cumule deux prix en journalisme, la Bourse Fernand-Seguin en vulgarisation scientifique et la Bourse en journalisme des Instituts de recherche en santé du Canada qui lui a permis de faire des reportages au Nunavik et au Groenland en 2012.

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