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Fév
Ode à la petite enfance
Ode à la petite enfance

Après avoir visité 14 villes du Québec pour entendre citoyens, associations, organismes et experts, la Commission sur l’éducation à la petite enfance remet son rapport. Planète F s’est entretenu avec le président de la Commission, André Lebon. 

André Lebon, président de la Commission sur l'éducation à la petite enfance

Planète F: Quelle est la recommandation la plus importante de votre rapport « Pour continuer à grandir »?

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André Lebon: Nous avons une recommandation qui vient logiquement avant toutes les autres. Elle est de plus grande importance. Le gouvernement doit absolument reconnaître les milieux de garde comme une étape primordiale au développement de l’enfant. Les études et les experts entendus durant la Commission sont tous d’accord : la petite enfance est une étape cruciale, déterminante dans le développement de l’enfant. Les tout-petits doivent découvrir leur univers par le jeu, développer des habiletés sociales et être stimulés. Soyons clairs : les enfants ne doivent apprendre ni à compter ni à écrire, ils doivent simplement être éveillés en s’amusant.

Le seul fait de reconnaître les services de garde comme étant la base éducative pour un bon développement des enfants entraînerait assurément des changements au sein des services de garde qui sont de qualité « passable », selon la dernière évaluation menée en 2014.

PF: Comment le gouvernement Libéral perçoit-il les services de garde, à votre avis?

AL: Le gouvernement ne considère pas les milieux de garde comme importants, si on se fie à ses politiques. Les crédits d’impôt qu’il offre aux parents qui inscrivent leur enfant dans des garderies non subventionnées, qui sont d’ailleurs en augmentation fulgurante, et la hausse des prix en milieux subventionnés font en sorte que davantage de parents migrent vers les services non subventionnés. Ces services ne sont pas réglementés. Les familles n’ont aucune garantie de qualité. Nous, les commissaires, ce qu’on veut, c’est que les parents aillent porter leurs petits à la garderie l’esprit tranquille. On veut que leurs enfants soient confiés à des éducatrices stimulantes, formées, qui ont des programmes et des exigences à respecter. C’est le bon développement des enfants qui en dépend.

PF: Vous suggérez justement que toutes les éducatrices obtiennent un diplôme technique d’éducation à l’enfance.

AL: Les étudiants qui suivent une technique de trois ans au cégep développent 22 compétences. Les étudiants qui ont une simple attestation d’études collégiales ne possèdent pas toutes ces aptitudes. Le programme est beaucoup plus court et il y a un manque de ce côté.

Entendons-nous : nous ne pensons pas que les éducatrices qui ont des garderies à la maison et qui n’ont pas de formation technique devraient fermer leurs portes et retourner sur les bancs d’école. Nous considérons qu’elles possèdent des connaissances qui devraient être reconnues. Les formations manquantes pourraient avoir lieu en dehors des heures de travail. Il faudrait être très conciliant. Une chose est sûre, le tout est faisable. Dans les années 1970, il n’y avait pas de professeurs spécialisés pour les enfants en difficulté. On a pu progressivement corriger la situation en se donnant des objectifs.

PF: Vos conclusions mettent au jour le fait que les parents plus vulnérables rencontrent bien des embûches. Manque de transport en commun et de connaissances des services disponibles, peur du jugement des éducateurs, heures d’ouverture de 8 h à 17 h qui ne correspondent pas à leur horaire…

AL: Il y a 36 % des enfants qui entrent en maternelle sans avoir fréquenté de services de garde. C’est un problème dans les cas où les enfants évoluent dans des milieux plus vulnérables où ils sont sous-stimulés. C’est dans ces contextes que les services de garde sont plus utiles. Les parents ne doivent pas rencontrer d’obstacles s’ils veulent faire garder leurs enfants.

Il faudrait que les milieux de garde soient repensés, qu’ils soient plus flexibles. Si je travaille de soir, qu’est-ce que je fais avec mon enfant? Vous savez il y a même des travailleurs, surtout en région, qui sont en poste 7 jours d’affilée et qui ont plusieurs jours de congé après. Ces parents voudraient passer du temps avec leurs enfants pendant cette période, mais ils ne peuvent pas parce qu’ils doivent être présents à la garderie, sinon ces dernières sont pénalisées et peuvent perdre une partie de leur subvention. Nous posons les bases des réflexions qui doivent être menées.

Nous considérons toutefois qu’il faut que la qualité des services de garde soit augmentée en premier lieu. Si on évaluait votre dentiste et qu’on lui donnait la note « passable », y retourneriez-vous? On ne parle pas ici de dents, on parle de l’avenir des enfants québécois.

À lire aussi: Notre dossier Les services de garde: la qualité sous la loupe

PF: Le changement le plus surprenant, le plus fort que vous souhaitez est la gratuité des services. Pourquoi?

AL: Nous devons transformer notre manière de voir les services de garde. En tant que société, considérons-nous qu’ils sont essentiels? Considérons-nous qu’ils sont la prémisse de notre système scolaire, qu’ils devraient être accessibles à tout le monde? Nous devons déterminer nos valeurs et notre perception de la petite enfance. La gratuité des services viendra après, obligatoirement, à notre avis. Bien sûr que du jour au lendemain on ne va pas dire « tient, les milieux de garde sont gratuits ». On va peut-être commencer par les rendre sans coût aux familles plus démunies, puis à celles de la classe moyenne, je ne sais pas… Une réflexion doit s’amorcer.

Je suis grand-père. Et quand j’entends que 41 % des Québécois considèrent que la petite enfance n’est pas une période importante, j’ai envie de crier. Les baby-boomers réclament des soins de fin de vie, on a des débats sur les crédits d’impôt, sur l’aide médicale à mourir, mais jamais sur nos bébés. Il faudrait se décoller les yeux du nombril et regarder vers la génération future. Plus les problèmes des enfants sont détectés et pris en mains en bas âge, plus le gouvernement économise sur les programmes d’aide lorsque l’enfant est rendu au primaire, au secondaire ou en situation de décrochage. Cessons d’être plus réactifs que préventifs!

PF: Le ministre de la Famille Sébastien Proulx refuse le principe de la gratuité. Avez-vous espoir que les choses changent?

AL: M. Proulx a dit qu’il prenait en considération le rapport et qu’il le lirait attentivement. En mai se tiendra un Sommet de l’éducation, où organismes, associations, experts et citoyens discuteront des besoins de la petite enfance. Nous voulons que notre rapport aide à cette réflexion, que des débats aient lieu en ce moment et que le Sommet printanier leur serve de conclusion. À ce moment, le ministère n’aura pas d’autre choix que de prendre les requêtes des acteurs du milieu au sérieux.

PF: Le fait que votre rapport soit commandé par l’Association québécoise des centres de la petite enfance n’est-il pas un obstacle à votre indépendance?

AL: Tout ce que je peux vous dire, c’est que la commission a entendu tous les intervenants du milieu de manière objective et que leur réponse est positive. Éducateurs, associations, experts, organismes, citoyens, parents sont tous d’accord : nos recommandations sont les leurs.

PF: La Fédération des organismes communautaires famille vous reproche toutefois de mettre les parents dans l’ombre. Elle souligne que dans votre rapport les parents ne sont présents que pour faire un choix de garderie. Que leur répondez-vous?

AL: Si les parents peuvent s’occuper de leur enfant à temps plein, c’est tant mieux! Or nous savons qu’aujourd’hui plus de 80 % des femmes travaillent. Les garderies sont un besoin essentiel, une nécessité qu’il faut améliorer et rendre plus accessible. Nous devons aussi sensibiliser les familles en difficultés.

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