12
Mai
Lettre ouverte : Toutes les mamans sont des petites filles
Lettre ouverte : Toutes les mamans sont des petites filles

Ma mère est morte à 84 ans, anonymement, à l’hôpital, dans un lit où, on a été tenu de nous le dire, quelqu’un aurait pu être soigné et guéri. Elle, ce n’était plus le cas. Il semble que maintenant, à moins d’avoir énormément d’argent, il n’y ait pas d’autre endroit que l’hôpital pour finir ses jours.

Ma mère a grandi sur une « terre de colonisation » de l’Abitibi où les enfants devaient avoir froid et parfois aussi, avoir faim. Elle aurait aimé aller à l’école longtemps, mais sa mère, mariée trop jeune à un homme plus vieux, s’était mise à quitter la maison en planches construite par son mari, rêvant d’une vie moins dure dans laquelle elle trouverait l’amour.

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Maman avait 10 ans quand grand-maman a commencé à partir, l’amenant avec elle, pour toujours revenir dans leur maison en planches, sans eau courante ni électricité. Maman a dû « arrêter l’école en 4e année ». Pourtant ce qu’elle aimait apprendre ! « Ton père lui, nous disait-elle, avec une petite pointe d’envie et beaucoup d’admiration, a une 8e année ». Ainsi, devenue adulte, il arrivait que parfois, maman ait seulement 10 ans, l’âge de sa peine.

C’est en la regardant elle, et d’autres mamans, ici, ailleurs, aujourd’hui ou avant, c’est en lisant ou en me faisant raconter des histoires que j’en suis venue à croire que toutes les mamans étaient des petites filles et que, comme pour ma mère, certaines devaient devenir « grandes » plus vite que d’autres ! Quatre naissances de suite de 18 à 22 ans, puis oups, un 5ième bébé juste avant d’en avoir 27. Une petite fille sortie de sa jeunesse ! Assez jeune, j’ai saisi ce que ça avait voulu dire pour elle, maman non-stop à partir de 18 ans. J’ai souvent essayé d’imaginer sa vie, sans qu’elle réalise ce qui lui arrivait, sans beaucoup de répit, à éduquer, popoter, tricoter, laver, faire des blouses d’école à ses filles dans les vieilles chemises blanches de son mari, apprendre en faisant les « devoirs » avec ses enfants, compter pour « arriver », rêver et au moins, au moins avoir un mari qui l’aimait. J’étais vraiment petite quand j’ai su que je ne voulais pas être une maman.

Quand j’ai eu 20 ans, nous avons elle et moi, ouvert la cruche de St-Georges, achetée pour Noël (je suis née un 20 décembre) et nous avons eu tellement de fun ! Ensuite je suis partie vivre ma vie et me suis éloignée d’elle. Difficile une mère autoritaire qui n’arrive pas à te dire qu’elle t’aime. Du « fun », nous avons, une chance, recommencé à en avoir plus tard! Oui, je crois que toutes les mamans sont des petites filles. La mienne, j’ai fini par l’apprendre, la mienne avait 100 ans de choses vues, sues, apprises, transmises et, en même temps, elle avait 14-15 ans et parfois elle n’en avait que 10.

Toutes les mamans sont des petites filles. 
La mienne était solide et fragile. À la fois débrouillarde et manquant d’assurance. Maman était une femme du 20e et du 19e siècle, moderne et d’une autre époque en même temps. Elle était drôle, curieuse, brillante avec une incroyable énergie jeune. Maman était rieuse, joyeuse, naïve. Ça se voit sur les rares photos que nous avons d’elle à 12, 13, 15 ou 16 ans, remplie d’espoir pour sa vie à venir, dans cet environnement pourtant si dur de la terre de son père.

Maman m’a laissé des objets de mon enfance, avec lesquels nous avons grandi. Elle m’a donné le quotidien et ses façons de faire, les hivers, les manteaux de printemps, les matins, les chansons, la radio, ses jours et ses nuits. Elle m’a laissé des bribes d’enfance, de la nôtre, de la sienne, de celle de papa. Des non-dits, des choses difficiles à dire et des histoires vraiment très drôles. J’ai ses mains, ses airs, certaines de ses qualités et ses défauts, que nous les filles, avons la fâcheuse habitude de renvoyer à la tête de nos mères sans qu’elles ne comprennent tout à fait.

Elle m’a laissé tout ce que les extraordinaires femmes ordinaires donnent à leurs enfants. Oui les mamans sont de petites filles qui, en prenant soin des leurs, restent des enfants tout de même. Ce sont pourtant ces femmes, ici et partout ailleurs, qui font le monde et si ma mère est morte anonymement dans un lit d’hôpital, elle a quand même fait le monde dans lequel nous pouvons vivre avec plus que ce qu’elle a eu. Merci, maman d’avoir été ma mère ! Je n’ai pas peur parce qu’elle a eu peur pour moi.

*Ce texte a été écrit par Rose-Aline LeBlanc, fille d’une maman à temps plein et d’un papa camionneur, diplômée en communication de l’UQAM.

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