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Mar
Photo : Maude Chauvin
Entrevue : Danser avec le chaos, la clé de la conciliation?
Entrevue : Danser avec le chaos, la clé de la conciliation?

Mélanie Thivierge est devenue à l’automne 2017 la nouvelle présidente-directrice générale du Y des Femmes à Montréal, après avoir été pendant cinq ans directrice principale de l’information au quotidien La Presse.

Lors d’une conférence sur le thème « Ambitieuse et fière de l’être », elle a abordé la conciliation travail-famille d’un point de vue très personnel. Entrevue.

Planète F : Tu as commencé ta conférence en t’excusant d’avoir entretenu pendant des années le mythe de la conciliation travail-famille dans les magazines féminins. Peux-tu nous en dire davantage ?

Mélanie Thivierge : J’ai passé douze ans dans les magazines féminins [chez Coup de Pouce et Châtelaine]. Le message en termes de conciliation pourrait s’y résumer par « Mieux tu t’organiseras, mieux tu concilieras ». C’est un mirage, parce que c’est impossible de se sentir à jour simultanément dans toutes les facettes de son existence. Dans la vraie vie, nous sommes toutes confrontées aux petites ou grandes choses qui viennent mettre du sable dans l’engrenage : les bouchons de circulation, un enfant grippé, une maladie plus grave… Il y a donc un problème d’objectif. Les outils proposés eux ne sont pas mauvais, pourvu que chacune choisisse ceux qui lui correspondent. Ainsi, la planification des repas de la semaine le dimanche va vraiment aider certaines femmes, tandis que d’autres vont se sentir enfermées dans un carcan.

Planète F : Quel impact ont les magazines féminins en présentant cette conciliation comme si facile?

Mélanie Thivierge : Ils viennent nourrir la bête de la culpabilité. Cette vision de la conciliation sous-entend que, si nous ne sommes pas à jour, c’est de notre faute, parce que nous n’avons pas fait suffisamment d’efforts de planification. Alors que c’est la vie!

Planète F : Comment définis-tu ta vision personnelle de la conciliation travail-famille?

Mélanie Thivierge : Je parle souvent de danser avec le chaos, ou encore d’accepter le déséquilibre dans la joie. Il faut savoir prioriser face aux imprévus, annuler ou reporter un engagement sans se juger soi-même comme manquant de fiabilité. Si l’un de mes enfants est malade, je vais me demander : comment je compose au mieux avec cette situation?


« Je crois en la nécessité d’apprendre à se connaître, de faire du sens et de développer son plein potentiel à la mesure de ses capacités. Rien ne me rend plus triste que les femmes qui se mettent des freins, il y en a déjà suffisamment dans le système! »

– Mélanie Thivierge


Planète F : Peux-tu nous donner un exemple de situation de conflit entre ta vie personnelle et ta vie professionnelle et nous partager les solutions concrètes apportées?

Mélanie Thivierge : Quand mes enfants étaient petits, j’avais l’habitude de faire un bilan quotidien.  Je me suis vite rendu compte que si je voulais une vie professionnelle riche, il fallait que je prenne un pas de recul. La vraie question pour moi est de savoir si je passe suffisamment de temps avec mes enfants, et, maintenant qu’ils sont plus grands, si je reste connectée avec eux. Est-ce que je connais leurs centres d’intérêt, leurs amis, est-ce-que je sais ce qui les préoccupe? Je fais dorénavant mon bilan deux fois par an; c’est le moment où, si nécessaire, j’aligne mes priorités et je teste de nouveaux aménagements.

Planète F : Quels sont les comportements à cultiver et ceux à écarter pour « danser avec le chaos »?

Mélanie Thivierge : J’ai appris à tourner les coins ronds, ce qui n’est pas évident, car on aime projeter l’image de quelqu’un parfaitement à son affaire. Je m’efforce aussi de cloisonner, de rester focus.

Parmi les comportements à abandonner, je citerais la « perfectionnite », qui nous pousse à avoir un intérieur digne d’une reine de déco, un look impeccable, etc. Je ramène tout ça dans un grand tout et me satisfais de ce que j’accomplis. Par exemple, ma maison est un lieu où on se sent bien, mais personne ne va s’extasier sur notre sens esthétique extraordinaire!

Le contrôle est lui aussi au cœur de la problématique, au bureau comme à la maison, avec le symptomatique « Je vais le faire moi-même, ça va être mieux fait ». Efforcez-vous de ne pas repasser derrière votre conjoint ou votre collaborateur. Et n’oubliez pas de déléguer certaines tâches aux enfants… Josée Boileau, ancienne directrice du journal Le Devoir, déclarait volontiers qu’elle avait quatre enfants en bonne santé physique et psychologique qui pouvaient faire des tas de choses dans la maison!


« Je crois beaucoup à l’exemple des gestionnaires. On aura beau avoir un manuel de l’employé avec des mesures fabuleuses, si elles ne sont pas appliquées par les chefs de service, s’il y a trop de pression, personne ne se prévaudra de ses droits. »

– Mélanie Thivierge


Planète F : Penses-tu qu’une meilleure conciliation travail-famille passe par un réinvestissement des hommes dans la sphère parentale?

Mélanie Thivierge : Oui, absolument! Il faut leur laisser de la place et se servir des heures retrouvées pour s’investir dans le professionnel. On a besoin des femmes dans les grandes organisations pour que les entreprises bougent. Pour répartir les tâches avec mon conjoint, nous avons instauré le concept de « ministères ». Il est responsable des transports et du sport, tandis que moi je m’occupe de l’éducation et des loisirs. La majorité des hommes qui s’investissent dans la sphère parentale ne reviendraient pas en arrière. Et plus il y a de pères qui le font, plus les mentalités changent. Pour résorber les effets systémiques, il faut se tourner vers les gouvernements. Par exemple, comment se fait-il qu’à un même degré de qualification, les femmes touchent un salaire encore de 15 à 20 % plus bas que les hommes? Cela joue sur leur indépendance économique et sur la qualité de vie de la famille.


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Planète F : Comment la solidarité féminine peut-elle faciliter l’articulation de la vie personnelle et professionnelle?

Mélanie Thivierge : Dans leur environnement immédiat, les femmes privilégiées sont responsables de faire la courte échelle aux autres femmes. Elles doivent faire preuve de générosité, d’ouverture, de partage et construire leur réseau de façon désintéressée. Il est également nécessaire de militer pour des changements systémiques, comme le fait par exemple en ce moment le Comité des femmes anciennes parlementaires en faveur de la parité.

Planète F : En conclusion, aujourd’hui au Québec, une femme peut-elle tout avoir : famille, carrière, succès?

Mélanie Thivierge : Oui, si ses standards sont réalistes! Si l’objectif est d’avoir une carrière trippante, une relation amoureuse saine et des enfants qui vont devenir de bonnes personnes, c’est possible… à condition d’accepter que ses ongles ne soient pas faits, qu’il y ait un peu de poussière à la maison et de ne pas être à jour sur toutes les séries!

J’ai aujourd’hui pour mission d’aider les femmes à développer leur plein potentiel à la mesure de leurs capacités. Il peut s’incarner de mille façons, pas seulement dans la carrière, mais aussi dans le bénévolat par exemple. N’oublions pas que nous avons une responsabilité vis-à-vis de nos enfants!


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