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Lettre ouverte :  Enquête sur les pratiques éducatives genrées des parents québécois
Lettre ouverte : Enquête sur les pratiques éducatives genrées des parents québécois

« Je tente le plus possible d’acheter des jouets neutres à mon fils, ou de contrebalancer les camions et les autos qu’il reçoit avec des jouets traditionnellement plus féminins. Je veux qu’il puisse choisir », nous confie une mère hétérosexuelle.

Lettre ouverte signée par Gabrielle Richard et Marianne Chbat, chercheures

Voici qui ne surprendra aucun parent ayant déjà mis les pieds dans un magasin de jouets : 89 % des jouets dits « de fille » seraient de couleur rose. C’est du moins ce que nous apprennent les résultats d’une recherche récente de l’Institution of Engineering and Technology. L’enquête rapporte également que les jeux axés sur la science et les mathématiques sont trois fois plus susceptibles de cibler les garçons.

Face à cette offre restrictive de vêtements et de jouets, ce sont des parents – et souvent des mères – qui crient au sexisme. Aux États-Unis, c’est une mère queer qui a affiché le géant Target et sa distinction entre les blocs de construction et les blocs de construction « pour filles ». Au Royaume-Uni, ce sont des parents qui ont créé Let Toys Be Toys et Let Clothes Be Clothes, deux associations visant à éradiquer l’imposition aux enfants de catégories genrées. Au Québec, c’est l’illustratrice et mère Élise Gravel qui déconstruit les stéréotypes en mettant en scène des « filles qui puent » et des « garçons coquets ».

Qui sont ces parents qui résistent aux stéréotypes de genre? Quelles sont leurs conceptions des rôles de genre qui posent problème et comment s’attèlent-ils/elles à les déboulonner? Ce sont certaines des questions qui nous ont menées à concevoir une enquête visant à comprendre les pratiques éducatives de parents québécois quant aux normes de genre. Cette enquête poursuit son cours, mais certains constats peuvent être dressés.

De « ma fille peut jouer avec des camions » à l’ajustement du vocabulaire

Nous avons sondé plus de 600 parents sur leurs pratiques parentales. Malgré plusieurs relances spécifiques, nous n’avons rejoint que 73 hommes (12 % de l’échantillon). Cela suggère que l’éducation des enfants (et les préoccupations liées au sexisme) demeure encore disproportionnellement la responsabilité des femmes. Les parents interrogés parlent spontanément des jouets, des vêtements et des couleurs offertes à leur progéniture. Elles et ils disent ainsi permettre à leur fille de jouer avec des camions, ou acheter des Barbies à leur garçon.

D’autres témoignent d’une réflexion plus complexe quant à la subtilité des mécanismes en jeu. « J’ai récemment perdu un proche et ma fille m’a vue pleurer », explique une mère lesbienne. Nous lui disions alors : « Tu peux me donner un bisou, ça va me faire du bien ». Je demande si nous aurions agi de la même manière avec un garçon, si le fait de l’encourager à consoler aurait été aussi automatique. »

Une autre répondante, hétérosexuelle, ajuste son vocabulaire lorsqu’elle lit à son enfant : « Je remplace par exemple « les filles peuvent être aussi bonnes que les garçons dans (…) » par « les filles sont bonnes dans (…) » ». Plusieurs utilisent des termes qui évoquent un certain bagage théorique sur les rapports sociaux de sexe et sur la présomption d’hétérosexualité.

Pour certains parents, cette vigilance s’inscrit en continuité avec une liberté qui leur a été bénéfique lors de leur propre enfance. Les pratiques parentales d’autres se forment en émancipation face à des normes de genre plutôt strictes desquelles elles et ils ont souffert. Une mère lesbienne explique : « J’ai souffert des stéréotypes de genre quand j’étais enfant. Je sentais que mes goûts, mon expression et mon identité de genre étaient en décalage avec ce que ma famille attendait de moi ».

D’autres, enfin, préfèrent s’en tenir aux attentes normatives de genre et de sexualité. Un parent trans affirme à cet égard être exigeant avec ses enfants sur ce plan « pour leur éviter le mal-être que j’ai vécu. Je leur explique qu’un homme doit être hétérosexuel et une femme aussi, qu’un garçon doit jouer avec des camions, qu’une fillette doit jouer avec des poupées. »

L’un des intérêts de cette recherche est qu’elle permet de rejoindre différents profils de parents, incluant des parents s’identifiant comme lesbiennes, trans, queer et non binaires. Ces parents seraient globalement plus susceptibles que les autres de réfléchir aux normes de genre transmises à leurs jeunes. « Nous allons certainement plus loin que nos propres parents dans l’idée de ne pas imposer de genre », suggère un parent non binaire. Mais c’est très ardu de ne pas identifier socialement notre enfant comme fille, puisqu’aucune autre catégorie n’existe. Nous aimerions qu’elle puisse décider elle-même… »


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