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Sep
Capsule historique 2 – L’allaitement
Capsule historique 2 – L’allaitement

Aborder la question de l’allaitement est toujours particulièrement délicat. En toute honnêteté, ce billet est assurément celui qui m’a donné le plus de fil à retordre. Je m’explique mal mon propre malaise, considérant que j’ai suggéré ce thème de l’histoire de l’allaitement en plus de faire la recherche des archives. C’est un sujet qui me passionne, mais je me prononce rarement sur le sujet, de peur d’attiser la grogne de ceux qui me liront.

Qu’on opte pour le sein, le biberon, ou le tire-lait, la plupart des femmes diront avoir ressenti du jugement de la part de leur entourage. Pourquoi tant de pression? S’agit-il d’un choix individuel ou d’un choix de santé publique?

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J’ai souvent eu cette discussion avec mon amie Sara Houle. C’est pourquoi nous avons eu l’idée de l’interviewer dans la capsule. Elle explique très bien comment la posture actuelle « pro-allaitement » à l’hôpital est bien loin de considérer les besoins des femmes et que le soutien est souvent peu accessible, peu importe le choix qui a été fait. D’ailleurs, comment expliquer des variations aussi draconiennes entre les recommandations officielles à travers les générations récentes?

La rencontre avec la professeure d’histoire Denyse Baillargeon me semble particulièrement éclairante parce qu’on comprend mieux la résistance des femmes face à l’allaitement au début du XXe siècle. De part et d’autre, les intervenants de l’époque (médecins, prêtres, représentant(e)s des bonnes œuvres) y allaient de leurs recommandations avec des discours contradictoires sur l’allaitement. Vous ne trouvez pas que plus ça change plus c’est pareil?!?

Du lait maternel à la préparation commerciale pour nourrissons

Denyse Baillargeon rappelle que la période de la fin du XIXe siècle et le début du XXe était un contexte difficile et complexe pour les familles, avec un taux de mortalité des enfants très élevé, soit un enfant sur quatre qui décède. Tout comme sur le sujet de la fécondité, le corps des femmes était utilisé, questionné : des seins à la fois « honteux » pour les catholiques et salvateurs pour certains médecins, coupables de ne pas produire suffisamment de lait maternel pour d’autres. On favorise le lait de vache, mais celui-ci se trouve souvent à être contaminé et impropre à la consommation. En effet, le lait parcourt de nombreuses étapes peu hygiéniques et risquées avant d’arriver jusqu’au bébé.

Quand j’ai trouvé l’image de « Nestlé Milk Food » dans les archives du Musée McCord, je me suis interrogée sur l’histoire de l’apparition de la préparation commerciale pour nourrissons. Cette image de l’artiste John Henry Walker datée de 1850-1885 est intrigante parce qu’elle porte la mention « A perfect nutriment for infants, children and invalids ». Elle était donc présentée comme une solution offerte aux parents pour les enfants, mais aussi pour les personnes démunies et sous-alimentées. Sur le site du musée, on peut lire :

Dès les années 1860, le chimiste suisse Henri Nestlé (1814-1890) met au point un nouvel aliment lacté ; à la même époque, l’Américain Gail Borden (1801-1874) développe le lait condensé Eagle Brand. Ces produits et d’autres du même genre sont bientôt offerts sur le marché québécois, mais ils sont très chers. Plusieurs mères de famille n’ont donc pas le choix : elles doivent acheter du lait de vache. Les experts leur prodiguent alors conseils et avertissements : « Comment reconnaître le mauvais lait » ou encore « Comment tenir [sic] le lait froid quand on n’a pas de glacière ». (Musée McCord, en ligne)

La préparation commerciale pour nourrissons est, à l’époque, peu abordable et le recours au lait de vache est potentiellement dangereux.

Lutter contre la mortalité infantile

Pour contrer le fléau du haut taux de mortalité infantile, les Gouttes de lait sont fondées en 1910 à l’initiative de Justine Lacoste-Beaubien et un ensemble de bienfaiteurs afin de distribuer du lait pasteurisé aux familles. L’organisme avait aussi comme mandat d’expliquer l’hygiène et la bonne utilisation des biberons. Dans son article « Fréquenter les Gouttes de lait. L’expérience des mères montréalaises 1910-1965 » (1996), Denyse Baillargeon explique le changement social que les Gouttes de lait amènent. Ces visites se sont peu à peu transformées en clinique de puériculture pour apprendre aux mères de famille les rudiments des soins aux enfants.

Dans les années 1950, l’usage du biberon devient la norme. Puis, on assiste à un retour de la valorisation de l’allaitement par l’engagement féministe dans les années 1960-1970. La préparation commerciale pour nourrissons reste toutefois courante.

Aujourd’hui, les instances publiques encouragent la promotion de l’allaitement sans offrir un support adéquat aux femmes qui souhaitent allaiter. Comme on peut le constater, ce sujet continue de soulever les passions. Il me semble que d’identifier la source du malaise permet de mieux comprendre ce tabou persistant.

À lire aussi : Notre dossier L’allaitement, les derniers obstacles

Images d’archives du Musée McCord

-2 min. 50: Aliment lacté Nestlé

Nom du photographe: John Henri Walker (1831-1899)

No d’acquisition: M991X.5.501

-2 min 53: Infirmières, berceaux et table roulante pour bébé, Montreal Maternity Hospital, Montréal, QC, 1925-1926

Nom du photographe: Blackburns

No d’acquisition: MP-1973.1.7

-3 min 6: Dessin – esquisse

Nom du photographe: John Henri Walker (1831-1899)

No d’acquisition: M991X.5.795

Bibliographie

Baillargeon, Denyse. 1996. « Fréquenter les Gouttes de lait. L’expérience des mères montréalaises 1910-1965 ». Revue d’histoire d’Amérique française. Volume 50, numéro 1, été 1996, p. 3-159.  En ligne.

Baillergeon, Denyse. 2004. Un Québec en mal d’enfants. La médicalisation de la maternité 1910-1970. Montréal, Éditions du Remue-Ménage.

Bayard, Chantal et Catherine Chouinard (dir). 2014. La promotion de l’allaitement au Québec : regards critiques. Montréal. Éditions du Remue-Ménage.

Beaudry, Micheline. 2006. La biologie de l’allaitement. Le sein, le lait, le geste. Québec. Presses de l’Université du Québec.

Conseil d’hygiène de la province de Québec. 1931. Sauvons nos Petits Enfants. Conseils élémentaires aux mères de familles. p. 1-12. En ligne.

Desjardins. Rita. 1998. « L’institutionnalisation de la pédiatrie en milieu franco-montréalais 1880-1980. Les enjeux politiques, sociaux et biologiques ». Université de Montréal. En ligne.

Lachapelle, Severin. 1912? « L’œuvre des Gouttes de lait à Montréal ». Microfiche numérisée.

L’œuvre de la Goute [sic] de lait. S.d. « L’hygiène de la petite enfance ». Microfiche numérisée.

Musée McCord. « Le lait, une question de vie et de mort ».

Nadeau. Aurèle (Docteur). 1920. Rôle de l’alimentation naturelle chez la jeune mère. Beauceville. p. 1-16.

S.a. 1913. « Sauver l’enfant c’est sauver la nation. L’œuvre des Gouttes de lait ». La Patrie. 10 mai 1913. À la une. En ligne.

À propos de Marie-Christine Pitre

Marie-Christine Pitre est adjointe à la direction pour Famille.media. Son bagage en histoire de l'art ainsi qu'en psychologie périnatale lui permet de voir la famille sous l'angle de l'histoire humaine des parents. Elle est avide de réflexions et de questionnements sur la parentalité depuis qu'elle est devenue mère il y a 5 ans.

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