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Capsule historique 9 – La présence des pères à l’accouchement
Capsule historique 9 – La présence des pères à l’accouchement

La possible présence des pères à l’accouchement est un des premiers thèmes sur lequel je me suis penchée. Les discours actuels sur la naissance sont principalement orientés vers l’expérience des femmes. Bien sûr, je suis consciente de la corporalité de l’accouchement et de l’indéniable importance de l’événement, mais n’est-ce pas aussi le moment unique qui transforme une famille? Cette réflexion n’est assurément pas pour invisibiliser l’acte d’accoucher. Bien au contraire, je me suis demandée si les mères et les pères d’autrefois n’auraient pas travaillé en équipe d’une manière à soutenir l’un et l’autre dans la naissance de leurs enfants.

Les naissances en Nouvelle-France

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Dans le cadre de cette recherche, j’ai eu beaucoup d’indices montrant que les hommes n’étaient peut-être pas exclus au temps de la Nouvelle-France. Il est très difficile de représenter les sources datant de cette époque, c’est pourquoi je les ajoute en complément à la capsule. Par exemple, la recherche d’archives m’a menée au Jardin botanique de Montréal, qui possède des rééditions de récits incontournables, les Relations des Jésuites. C’est la professeure Magda Fahrni qui m’avait mise sur la piste de ces sources. J’ai ainsi trouvé les écrits du Père Paul Le Jeune en 1634. Dans un extrait, on peut lire comment la grossesse de la « femme de Monsieur Giffard » a été vécue lors de la traversée en mer et que l’accouchement a été favorisé, selon eux, grâce à l’aide de Dieu. Nous ne savons toutefois pas s’il était dans la même pièce que sa femme et dans quel contexte elle a donné naissance. [Texte écrit en vieux français] :

Le quatriéme jour de Iuin, Feste de la Pentecoste, le Capitaine de Nesle arriva à Kebec. Dans son vaisseau estoit Monsieur Giffard, et toute sa famille, composée de plusieurs personnes qu’il ameine pour habiter le pays. Sa femme s’est monstrée fort courageuse à suiuie son mary : elle estoit enceinte quand elle s’embarqua, ce qui luy faisoit aprehender ses couches ; mais noste Seigneur l’a grandement fauorisée, car huict jours après son arriué, sçauoir est le Dimanche de la Saincte Trinité, elle s’est deliurée fort heureuse d’vne fille, qui se porte fort bien et que le Pere Lallemant baptisa le lendemain (tel quel)

Le quatrième jour de juin, fête de la Pentecôte, le Capitaine Nesle arriva à Québec. Dans son vaisseau était Monsieur Giffard et toute sa famille, composée de plusieurs personnes qu’il amène pour habiter le pays. Sa femme s’est montrée fort courageuse à suivre son mari : elle était enceinte quand elle s’embarqua, ce qui lui faisait appréhender ses couches [son accouchement] ; mais nôtre Seigneur l’a grandement favorisée, car huit jours après son arrivée, le dimanche de la Sainte Trinité, elle s’est délivrée fort heureuse d’une fille qui se porte fort bien et que le Père Lallemant baptisa le lendemain (1634 [1972] p. 88).

J’ai d’ailleurs été étonnée de constater que le Père Le Jeune souligne l’état de vulnérabilité de la femme enceinte en précisant son état émotionnel : « elle était enceinte quand elle s’embarqua, ce qui lui faisait appréhender ses couches ». Il est tout de même surprenant de lire qu’un homme religieux commente aussi sur le contexte d’un événement souvent perçu, du moins maintenant, comme intime : « elle s’est délivrée fort heureuse d’une fille, qui se porte fort bien ». D’ailleurs, il est important de se rappeler que la population de l’époque était restreinte et que le père était possiblement l’unique ressource de soutien disponible au moment de la naissance du nouveau-né.

L’accouchement des femmes autochtones vu par un missionnaire français

Parallèlement, j’ai aussi mis la main sur le livre Le grand voyage au pays des Hurons. On peut lire le missionnaire français Gabriel Sagard. Il sous-entend que les femmes autochtones accouchaient seules, se relevaient, puis reprenaient rapidement leurs activités :

[…] et même les femmes enceintes sont tellement fortes qu’elles s’accouchent d’elles-mêmes et n’en gardent point la chambre pour la plupart. J’en ai vu arriver de la forêt, chargées d’un gros faisceau de bois, qui accouchaient aussitôt qu’elles étaient arrivées, puis au même instant sur pieds, à leur ordinaire exercice (tel quel)

[…] et même les femmes enceintes sont tellement fortes qu’elles s’accouchent elles-mêmes et la plupart ne reste pas dans leur chambre. J’en ai vu arriver de la forêt, chargées d’un gros faisceau de bois. Elles accouchent dès qu’elles arrivent, puis elles sont rapidement remises sur pied. Elles s’en remettent ensuite à leurs activités ordinaires. (Voyage datant de 1623-1624, publié en 1634 [2007], p-213-214).

Il s’agit évidemment du point de vue extérieur et décontextualisé d’un missionnaire d’origine française, mais cette piste était suffisante pour me pousser à poursuivre les recherches.

L’accouchement dans la communauté Cri d’Attawapiskat

Un des moments les plus gratifiants de cette quête a été lorsque je suis tombée sur le texte « Célébrons la naissance. La profession de sage-femme autochtone au Canada » par l’Organisation nationale de santé autochtone (2008). Dans un extrait, on peut lire la sage-femme Christine Roy qui met l’accent sur la présence fréquente des pères au moment de l’accouchement chez la communauté Crie, confirmant mon intuition:

Il y a très longtemps, toutes les communautés avaient une sage-femme. Par ailleurs, tout le monde, toutes les femmes et tous les hommes savaient comment mettre au monde un enfant parce que les Cris étaient nomades, ils habitaient dans les territoires de piégeage et ils se déplaçaient tout le temps, donc les naissances pouvaient se produire en tout lieu et en tout moment. Tous les adultes, même les hommes, avaient les connaissances de base nécessaires. Parfois, les femmes commençaient à accoucher et la seule personne disponible était son mari. C’était très important que les hommes apprennent […] (en ligne).

Nous avons eu la chance de rencontrer Christine Roy dans le cadre de cette capsule pour nous expliquer la naissance chez les Cris d’Attawapiskat. Elle a souligné un retour des sages-femmes dans certaines communautés autochtones, marquant la valorisation de cette profession. Nous avons aussi pu discuter avec son mari Lawrence Rose et ainsi bénéficier des anecdotes de sa famille.

Les naissances au 20e siècle

En outre, les recherches sur l’accouchement nous ont permis d’aller à la rencontre de l’historienne Andrée Rivard, qui interroge les transformations plus récentes sur la naissance. Selon elle, c’est la médicalisation de l’accouchement dans les années 1950 qui auraient contribué à cette vision de l’homme exclu et vu comme dérangeant pour les équipes médicales. Le livre qu’elle a écrit en collaboration avec Francine de Montigny, De la naissance et des pères (2016), explore les mythes qui sont encore bien présents dans le champ de la périnatalité.

IMAGES D’ARCHIVES DU MUSÉE MCCORD

1:03 Henry Martyn Belcher et son bébé (Frederick Gordon Belcher), Montréal, QC, 1886

Wm. Notman & Son

II-80068.1

1:20 : Salle d’accouchement, Montreal Maternity Hospital, Montréal, QC, 1925-1926

Blackburns

MP-1973.1.8

2:59 : Femmes au travail, International Manufacturing Co., Montréal, QC, 1914-1918

Black & Bennett

MP-0000.2082.6

Bibliographie

Baillargeon, Denyse. 2004. Un Québec en mal d’enfants. La médicalisation de la maternité, Montréal, Remue-Ménage.

Bouchard, Serge et Jean-Philippe Pleau. 2017. « La paternité », C’est fou. Émissions radio du 23 avril 2017. En ligne.

Bouchard, Serge et Jean-Philippe Pleau. 2017. « L’histoire des pères à l’accouchement. Une présence souhaitée ou encombrante », C’est fou. Émissions radio du 30 avril 2017. En ligne.

Chevalier, Andréanne. 2017. « Une nouvelle voix pour les femmes autochtones ». Métro. 27 juin 2017. En ligne.

Daoust-Boisvert, Amélie. 2016. « La naissance dans l’œil des pères. L’historienne Andrée Rivard retrace l’histoire de l’accouchement du point de vue masculin au Québec ». Le Devoir. 28 novembre 2016. En ligne.

Le Jeune, Père Paul.1611-1634 [1972] dans Côté, Augustine. Les Relations des Jésuites. Montréal, Éditions du jour.

Lemieux, Denise. 1985. Les petits innocents, l’enfance en Nouvelle-France, Québec : Institut québécois de recherche sur la culture.

Loux, Françoise. 1978. Le jeune enfant et son corps dans la médecine traditionnelle, Paris, Flammarion.

Marchand, Suzanne. 2012. Partir pour la famille. Fécondité, grossesse et accouchement au Québec, Québec, Septentrion.

Rivard, Andrée et De Montigny Francine. 2016. De la naissance et des pères : une histoire de la paternité au 20e siècle, Montréal, Remue-Ménage.

Roy. Christine. 2008. « Célébrons la naissance. La profession de sage-femme autochtone au Canada ». Organisation nationale de santé autochtone. Ottawa. En ligne.

Sagard. Gabriel. 1632 [2007]. Le grand voyage du pays des Hurons. Montréal, bibliothèque québécoise.

Saillant, Francine et Michel O’Neill [dir.]. 1987. Accoucher autrement. Repères historiques, sociaux et culturels de la grossesse et de l’accouchement. Montréal, Éditions Saint-Martin.

St-Amant. Stéphanie. 2015. « Naît-on encore? Réflexions sur la production médicale de l’accouchement. ». Recherches familiales. Vol. 1. No. 12. En ligne.

À propos de Marie-Christine Pitre

Marie-Christine Pitre est adjointe à la direction pour Famille.media. Son bagage en histoire de l'art ainsi qu'en psychologie périnatale lui permet de voir la famille sous l'angle de l'histoire humaine des parents. Elle est avide de réflexions et de questionnements sur la parentalité depuis qu'elle est devenue mère il y a 5 ans.

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