29
Nov
Les revirements de consommation des familles au Canada
Les revirements de consommation des familles au Canada

Le Québec s’est profondément transformé depuis la fin des années 1960, comme on le sait. La modernisation de l’économie et de la société s’est accélérée en quelques années. Elle a créé une classe moyenne scolarisée et enrichit une grande partie de la population québécoise.

Une des conséquences de ces changements a été la mutation marquée de la consommation des familles. En plus d’avoir été rendue possible par l’enrichissement de la classe moyenne, elle s’est nourrie de la mondialisation qui a donné accès à une multitude de nouveaux produits sur le marché. En quelques années seulement, autant des produits autrefois exotiques que des technologies inédites ont été dorénavant disponibles pour la vaste majorité d’entre nous.

- partenaire -

Budget familial : d’hier à aujourd’hui

À la fin des années 1960, les familles consacraient environ le quart de leur budget à l’alimentation et un peu plus de 10% aux vêtements. C’est environ 36,1% des dépenses du ménage, plus du tiers, qui étaient consacrées à combler ces besoins élémentaires. Cinquante ans plus tard, elles représentent à peine un peu plus du cinquième, soit 21,6%, dont 16,2% seulement à l’alimentation. En cinq décennies, donc, la proportion des dépenses consacrées à l’alimentation a fondu du tiers.

L’argent des riches ne finit pas nécessairement dans le garde-manger

Ce phénomène est documenté depuis le milieu du 19e siècle, et connu sous le nom de « Loi de Engel », du nom d’un statisticien allemand – l’un des rares phénomènes sociaux presque universellement observé et mesuré. Cette « loi » stipule que plus on s’enrichit, moins on dépense proportionnellement pour l’alimentation. Ce qui ne veut pas dire qu’en termes absolus on ne dépense pas davantage, mais simplement que la part du budget qui y est consacré diminue dans une proportion liée à l’augmentation de notre revenu.

Engel a également observé qu’avec l’enrichissement personnel, les dépenses dédiées au logement et à l’habillement demeurent proportionnellement stables alors que toutes les autres dépenses, perçues comme des luxes, augmentent pour leur part.

Qu’en est-il des ménages canadiens?

C’est ici où cette fameuse loi ne rend pas compte de la réalité des familles au Canada et au Québec au cours des dernières décennies. La part du budget familial consacrée aux vêtements a fondu de plus de la moitié entre la fin des années 1960 et aujourd’hui; en 2017, elle n’en représente qu’à peine 5,4%. Cela s’explique essentiellement par l’offre de vêtements à très bas coûts, produits notamment en Asie du Sud-Est par des travailleuses et des travailleurs œuvrant dans des conditions misérables.

À lire aussi: En mode lente

La part des dépenses reliées au logement a, au contraire, augmenté significativement, particulièrement entre 1970 et la fin des années 1990, représentant aujourd’hui 27,1%, et occupe aujourd’hui la première place du budget familial.

Selon le sociologue Simon Langlois, au tournant des années 1980, c’est la première fois en un siècle que la fonction habitation occupe le premier rang, dépassant ainsi l’alimentation. Ce phénomène s’explique en grande partie par la montée de la classe moyenne et son enrichissement. Ces familles ont pu se payer des logements mieux équipés et de meilleure qualité, et, pour plusieurs d’entre elles, accéder à la propriété, qui entraîne des dépenses supplémentaires en entretien et en taxes.

Consommation ménages Canada famille Planète F

Source des données : Statistique Canada, Enquête sur les dépenses des ménages et Simon Langlois, « Structure de la consommation au Canada: Perspectives transversales et longitudinales », Sociologie et sociétés, vol. 35, no. 1, 2003, p. 221-242. Les données ont été pondérées pour tenir compte de la taille des ménages.

Revirements de consommation

Ces transformations ont été aussi profondes qu’elles se sont déroulées rapidement. Elles ne sont pas sans conséquence : elles ont également modifié notre rapport subjectif, social et culturel à la consommation.

Jadis, on consommait essentiellement pour subvenir aux besoins les plus immédiats de la famille. Maintenant, une large proportion de la population, la classe moyenne, a accès à des biens et des services autrefois réservés à une élite privilégiée – culture, voyages, restaurants, alcools raffinés…

La « société de consommation » dans laquelle nous vivons est née très récemment dans l’histoire de notre société et a remplacé en partie certains rituels familiaux et sociaux auxquels nous référions depuis littéralement des siècles. C’est à cette réflexion que je vous invite dans mon essai qui paraît dans le numéro sur les rituels de magazine papier de Planète F!

À propos de ianikmarcil

Ianik Marcil est un économiste spécialisé en innovations technologiques, transformations sociales, justice économique et économie des arts et de la culture. Il s’intéresse notamment à la violence économique et technologique et aux liens entre arts, technologie et économie. Conférencier et chercheur indépendant, il intervient régulièrement sur de nombreuses tribunes en plus d’être chroniqueur au magazine L’Itinéraire, à l'émission Les Éclaireurs, au Journal de Montréal / de Québec et au webzine ratsdeville.

Commentaires

Laisser un commentaire