02
Mar
Le double discours de la relâche
Le double discours de la relâche

Depuis les deux dernières semaines, j’ai lu tout et son contraire sur la relâche. Rien pour appuyer les parents dans leur rôle si important…

D’un côté, alors que l’offre d’activités explose durant cette semaine, on nous rappelle à quel point c’est important – voire nécessaire – de ne rien faire pendant la relâche. Il FAUT flâner, relaxer, rester en pyjama et laisser notre imagination errer pour reposer notre cerveau surchauffé par la routine. Il FAUT faire des cabanes de couverture ou rester à se chamailler dans le lit toute la matinée. Il FAUT faire l’éloge de la simplicité. J’ai l’impression des fois qu’on nous supplie de nous reposer… mais que le message finit par résonner chez plusieurs parents comme une quête de la performance même dans le repos et la relaxation.


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Là où le double discours frappe, c’est quand on est confronté au discours publicitaire… de plus en plus subtil d’ailleurs. Sous la forme d’une expérience bien sentie, un parent raconte le merveilleux temps de qualité passé avec sa famille lors d’une activité tellement exceptionnelle. Vite, il faut absolument y aller!

Sur les réseaux sociaux, l’illusion est inégalée! Je suis le public cible, j’imagine… On nous bombarde de promesses de moments précieux en famille en payant (à fort prix) un forfait dans un hôtel. On nous vend l’idée de construire nos souvenirs de famille avec une journée amusante à glisser, à patiner, à skier, à faire de la raquette, etc. Comme si, pour être un bon parent, il FALLAIT absolument faire des activités.

En 2013, un sondage mentionnait que les Canadiens dépensaient en moyenne 2655 $ pendant la semaine de relâche du mois de mars. Pas étonnant que la publicité soit si intense! Les retombées économiques de la relâche sont importantes pour l’industrie touristique.

Un vent de panique

Des moments précieux, merveilleux, du temps de qualité en famille : voilà ce qu’on nous fait miroiter pour la relâche. Mais dans les groupes de parents sur Facebook, le discours est différent. On demande des suggestions d’activité sur un ton qui vire un peu à la panique. « Les enfants seront à la maison toute la semaine! Avez-vous des suggestions d’activités? » « Je dois occuper les trois enfants, avez-vous des suggestions? » « Que faites-vous avec les enfants si les parents travaillent pendant la semaine? » Curieusement, même dans les groupes mixtes, je constate que ce sont principalement des femmes qui posent ces questions. Un autre exemple de cette fameuse charge mentale? Passons.

Je tiens aussi à mentionner que cette semaine tant attendue par grand nombre de travailleurs du secteur public, notamment en éducation, n’est pas la réalité de tous les travailleurs. Avec de plus en plus de travailleurs autonomes, d’employés précaires, d’étudiants, le concept de semaine de relâche est de moins en moins concret pour plusieurs jeunes parents.

D’ailleurs, une mère, avocate de profession, m’avouait hier que la semaine de relâche est un concept encore bien flou pour elle, puisque ses enfants sont d’âge préscolaire. Comme la garderie est ouverte, elle profitera plutôt de la semaine de relâche pour « clencher » le travail pendant le « farniente » de ses collègues.

Inégalités de congé

Au Québec, les normes du travail obligent les employeurs à accorder deux semaines de congé payées par année à leurs employés et une semaine sans solde. D’ailleurs, selon certaines études, on devrait prendre trois semaines consécutives de repos complet chaque année pour se reposer.

Pour une grande partie des travailleurs en service à la clientèle, dans le secteur privé, c’est ce qu’ils auront : deux semaines. Pour toute l’année. Que les parents épuiseront peut-être avant même d’avoir pris de vraies vacances, jonglant avec les journées pédagogiques ainsi que tous les virus qui circulent et qui les obligeront à prendre soin de leur progéniture malade pendant les mois d’hiver. (La petite enfance est la pire. Morve continue garantie entre novembre et mars…)

Donc si les parents prennent deux semaines de vacances pendant l’été pour décrocher, les occasions de se reposer durant le reste de l’année fondent comme neige au soleil. Noël et la relâche prennent le bord. Et on entend déjà : « Quels parents ingrats de laisser les enfants au service de garde ou au camp de jour, surstimulés et épuisés, alors que la relâche est faite pour se reposer! »

L’école primaire offre 180 jours d’école par année. Les travailleurs doivent travailler 240 jours par année. Il y a 60 jours d’écart. Et on blâme les parents de domper leurs enfants? Ont-ils vraiment le choix?

Pour les parents d’enfants d’âge scolaire, il faut choisir entre deux semaines durant la saison estivale, ou une semaine à Noël et une à la relâche? Logiquement, les parents devraient avoir accès au minimum à quatre semaines de congé. Pour solidifier les moments en famille, pour sortir de la routine, pour être présent quand les enfants sont en congé, pour se reposer en famille.

Mais, en réalité, il faut souvent beaucoup d’ancienneté pour arriver à quatre semaines de congé payées! Ancienneté que les parents auront… lorsque leurs enfants auront quitté le nid familial! Allô l’ironie…


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Non, il ne suffit pas de demander

Et d’ailleurs, demander des vacances pour la relâche n’est pas signe que les parents les obtiendront. Selon les normes du travail, l’employeur peut décider du moment des vacances de ses employés. Sur la base de l’ancienneté, les travailleurs plus âgés choisiront leurs vacances avant celles des jeunes parents. Ne pourrait-on pas donner la priorité aux parents durant la relâche pour qu’ils se reposent avec leurs enfants?

Les travailleurs peuvent espérer une troisième semaine de travail payée après cinq ans de loyaux services dans la même entreprise. Sachant que les travailleurs d’aujourd’hui ne restent plus dans un seul emploi pour toute leur vie, sachant qu’ils n’auront pas de sécurité d’emploi dans les premières années sur le marché du travail, le message qu’on donne aux parents est : « Débrouillez-vous! » Tout en leur disant que c’est tellement important de relaxer en famille, de profiter des moments de la relâche pour solidifier les liens… Double discours x 1000.

Et si on pensait le travail autrement que par l’ancienneté ? En Suède, on propose par exemple des horaires allégés pour les parents d’enfants de moins de huit ans et un minimum de 25 jours de congés payés en plus de onze jours de jour férié. Ça, ce serait une vraie révolution.

À propos de Mariève Paradis

Éditrice et cofondatrice, Mariève est journaliste indépendante depuis 2005. Elle travaille sur plusieurs plateformes (web, magazines, hebdomadaires, radio et télévision). Elle cumule deux prix en journalisme, la Bourse Fernand-Seguin en vulgarisation scientifique et la Bourse en journalisme des Instituts de recherche en santé du Canada qui lui a permis de faire des reportages au Nunavik et au Groenland en 2012.

Commentaires

  1. isabelle saucier

    Je ne juge pas les parents qui mettent leurs enfants en camps de jour à la relâche. Vous faites ce que vous pouvez avec les moyens que vous avez. Passez le plus de temps que vous pouvez avec vos enfants. Peu importe quand et combien de temps, c’ est du temps de qualité qui ne reviendra pas. Ne vous en faites pas avec les jugements. Il y en aura toujours, de toute façon! D’ une éducatrice en service de garde qui a été mère monoparentale d’une femme de 23 ans maintenant.

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