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Sep
Écrire sur les chiens
Écrire sur les chiens

Dans les dernières semaines, j’ai demandé à Brïte Pauchet, vétérinaire de formation et journaliste scientifique de profession, d’écrire sur le rôle des parents en lien avec le comportement des chiens. Parce que le sujet demande beaucoup de nuances que les réseaux sociaux ont beaucoup de mal à apporter. De plus en plus.

Le documentaire Nos animaux de la honte, présenté à Télé-Québec cette semaine, arrive comme une tonne de briques. Une réalité qui nous fait réfléchir sur notre rapport avec les animaux. On a beau vouloir offrir un beau chiot aux enfants pour Noël, le quotidien avec un chien qui grandit amène une autre réalité. Celle des soins et de l’éducation. Ces bêtes demandent rigueur, constance, discipline. Ils sont exigeants. Ce n’est pas juste un cadeau à offrir aux enfants… C’est une responsabilité de plus dans une vie déjà très chargée.

Il faut aussi des nuances sur le débat sur les pitbulls. Ce qu’apporte l’excellent reportage de Bouchra Ouatik à l’émission Découverte à Radio-Canada. Une réputation malheureuse pour un chien qui peut tuer, certes. Mais n’importe quel chien au mauvais endroit, au mauvais moment, avec les mauvaises personnes peut revenir à son instinct animal. Même s’il est domestiqué.

Souvenirs d’enfants

Je me suis fait attaquer par un chien quand j’avais 7 ans. Le beau Colley, digne des films de Lassie, en a eu ras le bol de devoir rester dehors alors que les humains faisaient le va-et-vient entre la maison et la cour où se déroulait la fête familiale. Il s’en est pris à la plus petite…

Je ne garde pas de peur des chiens, quand ils sont bien élevés. Mais un chien, peu importe la race, qui est un peu trop agressif me ramène dans mes souvenirs d’enfants. Celui du souffle chaud et baveux sur ma joue, du grognement agressif dans mes oreilles, du poids de ses pattes sur mes épaules. Mon souvenir le plus choquant: celui de ma réflexion dans le miroir. Dans les bras de ma mère, mon sang s’épongeait à coup de débarbouillettes. Mon ensemble lilas acheté spécialement pour Pâques était rouge sang. Et la salle d’opération. Si blanche. Immaculée, brillante. Si froide. Si grande pour la petite fille que j’étais.

Je vous laisse avec la réflexion fort intéressante de Brïte. Son constat à voir les débats sur les chiens. Avec, elle aussi, son expérience et ses souvenirs d’enfant.


Texte de Brïte Pauchet

Je n’ai pas envie d’écrire sur les chiens qui mordent. Il y a trop de contradictions.

Il y a trop d’histoires, aussi, qu’elles soient d’amour ou de drame. À l’époque de mes études (vétérinaires), on n’entendait pas beaucoup parler des pitbulls. C’était plutôt les rottweilers, les dobermans ou les bergers allemands. Mais j’ai été surprise par la méfiance instinctive de mes futurs confrères envers les chiens de petite taille. Teigneux, jappeux et coriaces. Tellement habitués à se pavaner dans les bras ou sur les fauteuils qu’ils s’estiment les rois du monde. Ils le faisaient comprendre à coup de crocs, tant aux inconnus, qu’à leur maitre — une forme de harcèlement psychologique.

Puis il y eut ce teckel, chien saucisse inoffensif qui a retrouvé son instinct de chasseur pour débarrasser la maison d’un intrus trop criard. Un bébé dans son couffin laissé derrière une porte close le temps de s’endormir. Le chien connaissait une autre issue pour accomplir sa mortelle besogne.

Je n’ai pas envie d’écrire sur les chiens qui mordent. Il y a trop de non-dits.

Ils sont rares les vétérinaires qui vous diront en pleine face que vous élevez mal votre chien. Je sais bien que vous, vous l’avez bien éduqué. L’une d’eux a pourtant soulevé en ma présence notre terrible relation à l’animal, cet être qui n’est plus une chose (et cela est bien) et qui n’est pas nous non plus. Cet être avec qui nous entretenons une relation tantôt filiale, tantôt amoureuse, tantôt destructive. Si nous avons complètement oblitéré que le steak acheté à l’épicerie provient du ventre d’une vache morte, nous nions presque que nos compagnons à quatre pattes sont encore des animaux — bien que domestiques.

Nous les voyons sourire alors qu’ils montrent leurs dents. À trop les humaniser, nous oublions que leur langage est fait de postures et de signes qui n’ont rien à voir avec les intentions que notre anthropomorphisme se plait à interpréter. Dès lors, l’incompréhension est totale. Et s’égrainent les victimes.

Je n’ai pas envie d’écrire sur les chiens qui mordent. Il y a trop de souffrances.

J’ai trop entendu de quolibets, j’ai trop subi le regard des autres. En classe. Dans la rue. Partout cette marque sur mon visage qui me suit et me précède. Je ne veux pas vous entendre, vous qui me faites écrire sur les chiens qui mordent. Vos arguments sont bons. Je crois en votre amour. Je perçois votre inquiétude.

Mais, combien d’entre nous abandonnent un chiot devenu trop grand, trop gourmand, trop insubordonné. Nous les délaissons si facilement quand ils ne correspondent plus à notre idéal d’objet de décoration, joli et mignon. Je sais : ce n’est pas vous. C’est la somme des autres qui assombrit mon paysage. C’est notre incompétence collective à prendre soin de nos plus fidèles compagnons qui obscurcit ma réflexion.

Je n’ai pas envie d’écrire sur les chiens qui mordent. Il y a trop de souvenirs.

Toujours je vois cette enfant qui joue près du chien d’un ami. Toujours je sens les crocs et j’entends les cris. Dans l’ambulance, mon sang avait un gout de larmes.

Je n’écrirai plus sur les chiens qui mordent. La douleur ne s’est pas éteinte, même si elle est invisible.

Le choix de l’image générique d’un chien, sans race, est voulue. 

À propos de Mariève Paradis

Éditrice et cofondatrice, Mariève est journaliste indépendante depuis 2005. Elle travaille sur plusieurs plateformes (web, magazines, hebdomadaires, radio et télévision). Elle cumule deux prix en journalisme, la Bourse Fernand-Seguin en vulgarisation scientifique et la Bourse en journalisme des Instituts de recherche en santé du Canada qui lui a permis de faire des reportages au Nunavik et au Groenland en 2012.

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