02
Mai
Édito : Je ne veux pas élever mes enfants dans le monde du risque zéro
Édito : Je ne veux pas élever mes enfants dans le monde du risque zéro

Plus mes enfants vieillissent, plus je constate leur besoin de se détacher de moi, leur maman, et de leur papa aussi. Ils veulent explorer par eux-mêmes, découvrir et expéri­menter. Cependant, j’apprends aussi que, dans la société, nous n’avons pas tous le même degré de tolérance envers le risque… Ce qui cause parfois des frictions dans la sphère sociale.

Quand mes enfants étaient petits, je me souviens de certains samedis d’hiver où, découragés, nous allions au centre commercial dès son ouverture pour leur offrir un peu de « liberté surveillée ». Mais, autour de nous, fusaient souvent des regards réprobateurs et des commentaires désobligeants. « Mais à qui sont ces enfants qui courent dans tous les sens ? » Nous n’étions jamais bien loin, à les observer prendre confiance en eux. Sauf que pour certains observateurs, nous étions des parents… négligents.

Entre négligence et apprentissage

Quand j’étais jeune, je partais parfois toute la journée sur mon vélo pour rejoindre mon amie à plus d’un kilomètre de la maison. La directive : revenir avant la noirceur. Est-ce que mes parents étaient perçus comme négligents ? Pas du tout. J’habitais un village bien tranquille de 8 000 habitants entre le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie. Est-ce que de vivre en région faisait en sorte que j’étais plus libre que les jeunes de mon âge qui grandissaient en « ville » ? Je me le demande encore !

Bien sûr qu’on n’élève pas les enfants de la même ma­nière qu’il y a 30 ans, et c’est tant mieux ! Mais j’aimerais que nous gardions en tête l’autonomie que nous avions lorsque nous étions enfants. Ce que ça nous procu­rait comme sensations, comme émotions : la liberté, la confiance en soi, en nos capacités.

Je dois avouer aussi que l’expérience de vivre sans mes parents au moins deux semaines par année dans des camps de vacances – où on mangeait des protéines de scouts (les tisons dans notre nourriture), où on ne prenait pas notre bain tous les soirs (ni même aux deux jours) et où plus on était sales, plus on était cool – ont certaine­ment nourri mon désir de faire vivre ces expériences à mes enfants.

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Les messages contradictoires

D’un côté, on nous demande de développer l’autono­mie de nos enfants, de leur laisser faire leurs apprentis­sages et leurs erreurs. De l’autre, on nous surveille, nous, les parents. On nous observe, on nous assaille avec des milliers de conseils sur comment « bien » les élever. On devrait s’assurer qu’ils jouent dehors tous les jours, mais jamais seuls au parc ni dans la rue. On devrait les laisser apprendre de leurs erreurs, mais sans jamais qu’ils ne se fassent mal.

Même si je veux élever mes enfants dans une vision plus libre et autonome, j’ai l’impression qu’on me rappelle vite que mon rôle est de (sur)protéger mes enfants. En témoigne le malaise de l’éducatrice du service de garde lorsqu’elle m’annonce que ma fille est tombée en courant dans la cour d’école… Elle devra inévitablement se faire mal pour apprendre; j’aime mieux qu’elle coure, qu’elle soit active, au risque de s’égratigner le genou !

Le message de santé publique de laisser bouger les en­fants ne s’adresse pas seulement aux parents, mais aus­si aux écoles qui doivent laisser nos enfants courir, aux municipalités qui doivent offrir des modules de jeu com­portant un certain risque, au secteur de la santé qui doit comprendre qu’un accident, ça arrive !

Les parents élèvent aujourd’hui leurs enfants dans une société hélicoptère. Cette dernière met une pression in­due sur les épaules des parents. On attend d’eux qu’ils soient parfaits, mais le soutien pour y arriver n’est pas au rendez-vous. Le village n’est plus en appui du bas vers le haut, mais surveille plutôt du haut vers le bas pour nous dicter la marche à suivre pour « bien » élever nos enfants…

Ainsi, l’école, le gouvernement, les municipalités, les in­tervenants, la société et les parents devraient revenir sur terre et unir leurs forces pour soutenir les familles. Nous devons tous prendre nos responsabilités pour leur trans­mettre des messages cohérents et sans jugements.

Cet éditorial est tiré du numéro TERRITOIRES  (numéro 3 – printemps-été 2018). 

Territoires

À propos de Mariève Paradis

Éditrice et cofondatrice, Mariève est journaliste indépendante depuis 2005. Elle travaille sur plusieurs plateformes (web, magazines, hebdomadaires, radio et télévision). Elle cumule deux prix en journalisme, la Bourse Fernand-Seguin en vulgarisation scientifique et la Bourse en journalisme des Instituts de recherche en santé du Canada qui lui a permis de faire des reportages au Nunavik et au Groenland en 2012.

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