26
Fév
J’ai craché sur mon père
J’ai craché sur mon père

À 22 ans, quand j’ai appris que j’allais être père, tout me semblait insurmontable; je n’avais pas d’emploi à ce moment-là, je venais de lâcher l’école et j’étais en pleine dépression intense. Pourtant, j’essayais de virer ma vie de bord.

À cette étape de ma vingtaine, je voulais que le monde cesse de tourner autour de moi, je voulais réparer ma famille, arrêter de pleurer et contenir une colère qui me pourrissait l’existence. Attendre cet enfant est lentement devenu l’occasion de sortir de moi, une opportunité de renouer avec ma force d’aimer.

Cette année-là, ça n’allait pas bien avec mon père. On avait recommencé à vivre ensemble après notre éclatement familial, et on avançait dans un burn-out collectif. Je le regardais avec mépris, il avait tout perdu : sa santé, notre mère, son emploi. Il était désormais seul à vivre avec ses deux fils adultes. Le temps m’a fait regretter un soir en particulier. Mon père venait d’apprendre que j’allais devenir père à mon tour, et il était sous le choc. Il a dit les mots qu’il ne fallait pas me dire : « C’est vraiment pas le moment pour ça, comment allez-vous faire? J’espère que c’est pas vrai! » La rage et la tristesse m’ont monté dans les yeux en même temps.

J’ai craché sur mon père. Je lui ai dit que je serais le père qu’il n’avait jamais réussi à être. Je l’ai traité de loser de marde. Je lui ai dit que je n’avais rien à écouter qui vienne de lui, parce qu’il était le modèle absolu à ne pas suivre.

Je me sentais le droit de lui dire tout ça, parce que j’en avais, des choses à lui reprocher. L’absence de notre mère, le fait qu’il m’ait jeté dehors de chez nous sans raison valable à 17 ans, son manque de jugement concernant sa santé. Notre bagage était lourd, l’implosion intense. On n’avait aucune retenue quand on se chicanait. C’était très violent.

Quelque chose est pourtant arrivé à partir de cet événement. Après ma tirade agressive, il est resté là, le coeur brisé, le regard défait. Même avec tout ce que je venais de lui balancer, il était incapable de ne pas m’aimer. Il avait ce regard d’empathie qui m’énervait tout le temps, et il m’a fait me rasseoir. Quand j’ai enfin pu vider toute la mélasse qui me polluait la tête, il était là, assis à mes côtés. On se regardait en égaux, les pieds dans nos marasmes. Il a compris que je n’étais pas heureux, et j’ai compris qu’il n’était pas heureux. On s’est vus au travers du noir.

Je pense qu’au coeur de nos pires moments, à ce point de tension où nous nous détestions le plus, il y a eu pour nous la possibilité d’un recommencement. Il fallait tout démolir pour repartir à neuf.

Les deux années qui ont suivi, les années avant sa mort, mon père nous a donné accès à une part majeure de son identité qu’on ne connaissait pas, avant. Je pourrais même dire que pendant ces deux années, nous avons eu le père que nous attendions depuis longtemps. C’était peut-être parce qu’il côtoyait la mort avec sa maladie, ou peut-être parce qu’il avait réussi lui aussi à se sortir de sa dépression. Il voulait entendre mes chansons, lire mes poèmes. Il adorait mon amoureuse, il riait de ma manière de cuisiner. Ce n’était pas toujours rose bonbon, mais disons que c’était butterscotch.

J'ai craché sur mon père blogue Marc-André Durocher

À la fin

Il allait bientôt s’éteindre parce que son emphysème empirait. Avant que mon fils naisse, il a magasiné avec moi les premiers accessoires. Il n’était plus question de notre malheur, pour une fois. Nous étions sortis du calvaire légendaire de notre famille. Mon père nous a accompagnés à la deuxième échographie. Pour la première fois en plus de vingt ans, quelqu’un allait naître. Il avait les larmes aux yeux. Quand Nathan est né, il a passé les premiers mois à nous réveiller à 6h30 chaque matin, avec du café et une boîte de beignes. Je l’ai détesté d’amour.

Par son amour insistant, mon père me l’a fait réaliser : la paternité était le sens que j’attendais de donner à ma vie. Désormais, quelqu’un allait me survivre. Moi, j’avais été l’enfant malade aux besoins multiples. J’étais le jeune garçon avec la bouche grande ouverte, le sauvage violent à l’esprit de vengeance. Tout à coup, j’ai eu la chance d’être tellement plus. De donner tellement plus. D’exister à l’extérieur, ensemble, pour et par les autres.

En fin de compte, mon père m’aura appris à construire une famille. Sans lui, je ne serais pas ce frère, cet ami, cet amoureux ou ce père.

Ça a fait huit ans que je l’ai vu quitter son corps. Nous attendons notre troisième enfant, et Grand-Papa Jules est devenu notre petite légende familiale. Je voudrais lui dire ça. Je voudrais qu’il sache que je n’ai plus peur. Que j’ai le coeur jusqu’au bout des doigts. Comme lui.

Commentaires

  1. Pierre Leclaire

    Beau témoignage Merci André ,

    On essaie de comprendre la vie sans se comprendre nous même, c’est avec le temps qu’on commence à réaliser qui nous sommes, sans masque. Et battait de là.

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