13
Juin
Illustration : Marc-André Durocher
Les dernières fois
Les dernières fois

On attend de se faire appeler par l’infirmière pour que ma blonde passe quelques examens et un questionnaire, avant de nous diriger vers la salle d’échographie.

Pas de souci : on est des vétérans. On a déjà deux terreurs à la maison qui se battent à coup de sabres lasers en mousse, qui chantent à tue-tête les plus enivrants poké-raps et qui dessinent des mots d’amour sur les murs avec des crayons permanents.

Il y a du déjà-vu de tous les côtés. On se niaise, café dans la main. On reconnaît ce sentiment de nervosité heureuse pour une dernière fois. Joannie insiste pour que je ne m’endorme pas, comme à chaque fois dans les salles d’attente. Je lui mets mes doigts dans la face et elle me pince les cuisses. On dérange tout le monde, on s’excuse. L’infirmière finit par dire à Joannie : « Ouin, le bilan est parfait. Ne le dite pas trop fort, il y a des mères ici qui vous arracheraient la tête. » On est sorti de son bureau en faisant un effort de discrétion.

On nous amène ailleurs, dans une petite salle high-tech, puis l’échographie commence. Les dernières fois, je n’avais pas tenu la main de Joannie dans la mienne. J’ignore pourquoi, mais ça m’a marqué. Alors cette fois, je tiens sa main fermement. La radiologue nous a fait le même genre de blagues que toutes les précédentes. On parle de col, de position du placenta. On mesure les os des jambes, le crâne, on entend le cœur.

Étrange tout de même, d’avoir la même boule chaude dans l’estomac, en voyant tout ça. On voit notre fille se retourner pour éviter d’être prise en photo. Puis, quand tout se termine, on sort de la pièce et on se fait un high-five. Tout est beau. On peut dormir mieux. Sauf que moi, émotif de réputation, je suis un peu triste, même si j’ignore encore pourquoi.

Avec le recul, je comprends mieux ce qui me tracassait les méninges : nous ne serons jamais plus ces jeunes parents. Notre plus jeune ne sera plus jamais le plus jeune. Ce sont nos dernières fois. 

La dernière fois où nous nous sommes trouvés là, à blaguer dans la salle d’échographie. La dernière fois où nous existons à quatre. C’est la fin d’une série télé, et le début d’une nouvelle. Rien ne sera plus jamais pareil, et ça me met franchement à l’envers. Je crains de manquer encore plus de temps pour regarder mes fils dans les yeux, profondément. J’ai peur qu’on oublie de se retrouver, mon amour et moi. J’ai peur de tout, peur d’ouvrir à nouveau. Ouvrir encore cet espace d’insuffisance et de vulnérabilité qui permet à un nouvel humain de tout changer.


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La tempête s’en vient

Le corridor de feuilles vertes s’est refait sur ma rue. Je lance mon regard dans les mouvements des branches qui me dépassent. Je me sens tout petit encore une fois dans le mouvement du monde. C’est exactement ça qui m’arrive : un bouleversement s’en vient. Notre fille va s’ériger en plein centre de notre salon en démolissant le plancher, la déco et notre repos. Elle va crier tous les jours, elle va pleurer, rire aux éclats et sourire aux passants. Elle va fendre nos cœurs et revoir notre contrat d’espérance de vie. Elle va donner des coups de poing dans la face de mes fils, partir en peur parce que sa toast est tombée par terre.

On retient notre souffle avant que le navire fasse un backflip. Et du souffle, ma blonde en manque en ce moment, ronde à mort et marchant comme un pingouin.

Dorénavant, ça va se passer à cinq. J’aime croire qu’on sera l’équipage de vaisseau spatial le plus épique depuis le crew du faucon millénium. J’aime croire qu’on sera ensemble, mains dans les mains, quand la poussière de nos malheurs retombera. J’espère que mon cœur grandira encore. J’espère qu’il sera assez grand.

Notre famille va mourir et renaître à l’arrivée de notre petit globule.

OK, go!

Commentaires

  1. Judith

    Bonjour Marc-André, très touchant votre texte. Merci d’avoir partagé vos émotions de papa, de parents, avec autant de générosité. Beaucoup de bonheur à vous 4 avec votre petite Globule.

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