18
Avr
Illustration : Marc-André Durocher
Montée de lait contre les montées de lait parentales
Montée de lait contre les montées de lait parentales

Je suis écœuré de cette petite mine d’or surexploitée dans quelques médias. Je ne nommerai pas tous les vlogs ou autres chroniques qui reposent sur cette esthétique. Vous les connaissez sans doute. Assis à une table avec un café ou debout dans sa cuisine à perdre le contrôle de sa psychée contre son micro-ondes, un parent nous explique avec une veine dans le front qu’il est impossible d’être parfait. Il se permet de déborder, il se met en colère parce que le vase déborde.

Souvent, ça déborde trop, à mon sens. Derrière des apparences d’opposition aux dictats du monde entier qui fait pression sur les familles, je crois que la montée de lait est devenue un lieu commun, un safe-space pour être tout à coup intolérant, détestable, impatient. On prétend alors que l’on fait preuve d’une honnêteté désarmante, que l’on parle pour tous les autres parents en détresse. Or, il y a une telle saturation sur toutes les plateformes qu’il m’apparaît clair qu’un renversement se produit et que l’on se trouve face à une nouvelle tyrannie, celle de l’exhibition compulsive de nos plus gros soupirs de désespoir.

Je ne parle pas des essayistes, chroniqueurs ou autres éditorialistes qui ont une voix de colère résistante. Ces voix de révolte sont mes préférées! Je parle des maudites montées de lait parentales qui articulent en bloc un message que je trouve malhonnête, souvent l’insipide témoignage d’une situation privilégiée finalement.

Ça reconduit des intolérances

Je doute vraiment de la visée. Dans cet espace qu’on s’autorise tout à coup pour ouvrir la soupape et nous délester de notre fardeau émotionnel de colère accumulée, les lieux communs de l’intolérance se pointent souvent le bout du nez avec une médaille de légitimité. On s’autorisera à dire à peu près tout, parce qu’on est dépassé, parce qu’« on se comprend, on vit tous ça ». Par coudées franches dans les flancs, on renifle notre tempérament en quelques morvées, et on se lance :

« Tes enfants au resto, je les entends, et ils m’énervent. Moi j’élève les miens, toi élève les tiens! »

–  Alors je vais devoir faire une boîte à lunch sans noix, sans poisson, sans kiwi, sans rien, parce que le petit Benjamin est allergique quelque part dans ton école?

–  Je reviens du travail, je suis fier de moi, mais non : il faut maintenant que je commence mon second travail!

–  Mon idiot.e. de conjoint.e a encore mêlé les rouges et les blancs dans la laveuse!

– Les mères, laissez-nous donc éduquer nos enfants en hommes. Ils ont besoin de prendre des risques, de sortir de vos jupes!

Je suis sceptique

Je n’y crois pas, à cette colère-pep-talk-décoiffé-de-cinquième-café. Je n’y crois pas à cette grimace, à ces yeux écarquillés et à ce désespoir forcé, dans le blanc des yeux de la caméra. Je n’y crois pas qu’il fallait enfin ce moment pour nous parler du mauvais rangement des plats tupperwares à la maison ou des routines difficiles le matin dans la voiture parce que bébé 2 a décidé qu’il chantait le Roi Lion avec ses skills de contre-alto et que, et que, et que…

Ce que je crois, c’est que certains se valorisent dans leur parentalité-Facebook en exhibant le plus gros découragement possible, comme si l’on voulait donner à mesurer notre vertu au monde entier par kilotonnes de sueurs pleurées.

Et je vais être plate : ceux qui parlent fort et ont l’air de suer très très fort ont souvent l’air bien nantis, sont quasi-toujours-tout-le-temps blancs et presque tout le temps hétéros. Ben ouais, j’ai dit ça.

Soyons sérieux, parce que de ça, j’en prendrais : à quand une montée de lait d’une maman musulmane, qui explique ses craintes parce que ses enfants sont marginalisés à l’école? À quand la montée de lait d’un papa haïtien monoparental, qui en aurait long à dire sur sa dévalorisation? À quand la montée de lait d’un couple de parents queers qui se sentent invisibilisés? À quand ces témoignages sur une plateforme de grande écoute?

En fait, je la refuse, cette colère blanche du confort parfait difficile à atteindre. Elle me fait honte.

La colère existe, je sais

Je ne ferai jamais de plaidoyer pour un positivisme écervelé. Je les ai ressentis aussi, cette colère et ce désespoir. Je crois juste qu’on doit dépasser notre cynisme et notre colère, sans quoi il s’agit d’un retour à notre nombril.

J’ai été en colère contre le monde plus souvent qu’à mon tour. J’en ai pleuré une shot depuis que je suis papa. Or, du plus creux de la pauvreté que j’ai vécue au pire matin de couche sale, à la dernière seconde du départ avec les cheveux croches et l’engueulade sur le bord de péter, je n’attendais pas que l’on me donne deux minutes pour faire ma crise sur le plancher. En fait, au cœur de chaque pénombre, au bord de mourir des fois, j’ai toujours espéré que les choses s’améliorent. J’attendais qu’une main se tende. Je criais « À L’AIDE ! », puis l’aide n’arrivait pas.

Ce que je veux dire, c’est que ces états de vrais manques, je les ai réglés une fois ma respiration rétablie. Pogner les nerfs et briser quelque chose a toujours été une fausse porte de sortie finalement. Et tu te retrouves là, au milieu des morceaux brisés, comme un enfant qui apprend le sentiment de la honte.

Ces prises de parole spectaculaires, ces « pesées du petit marasme » compétitives, elles m’apparaissent de moins en moins comme du courage ou de l’humour. Ça ressemble à un désengagement. Vous comprendrez que, pour ma part, c’est un crachoir qui ne m’intéresse pas.

Il faudrait gérer cette colère autrement, parce que oui, ça fait souvent « first world problem ». Ça donne l’impression que l’on ignore tout des vraies situations de parentalités précaires.

 

Commentaires

  1. Isabelle

    Je serais d’accord… Mais en fait, ni ces déluges de blancs privilégiés, ni celles de minorités quelconques n’est intéressantes. J’ai 7 enfants que j’élève toute seule, un fils autiste, un La Tourette, et jamais je ne ferais de sortie pour me plaindre. Je les ai voulu, et pour chaque moment plus difficile, il y a des centaines de moments qui valent tout l’or du monde. J’ai toujours un pincement au coeur quand j’entends des : Enfin, les vacances des enfants sont finies…ou toutes les montées de lait à la mode… J’ai réglé tout ca, je passe par dessus ces articles, je les ignore. Je ne suis ni une super maman, ni parfaite ni imparfaite, je suis juste moi, une maman ordinaire.

Laisser un commentaire