08
Mai
Illustration : Marc-André Durocher
P!nk et les femmes dans ma paternité
P!nk et les femmes dans ma paternité

Je n’hésite jamais à parler de l’héritage d’amour que mon père m’a légué. Sans aucun doute, mes mains étranges et la facilité avec laquelle je perds le contrôle de mes rires me viennent de lui. 

Mais dans toute la complexité de ma filiation de parent, je ne parle pas souvent de ce qui me vient de ma mère ou des femmes de ma vie. Je ne pense pas être seul; lorsqu’ils réfléchissent à leur paternité, les nouveaux pères de mon entourage se questionnent majoritairement par rapport à ce qu’ils ont acquis de leurs propres pères et qu’ils pourront transmettre à leur tour. Ça les rend, d’ailleurs, souvent anxieux.

Cependant, je crois qu’en ne prenant pas assez compte de l’héritage identitaire provenant de nos mères lorsque nous nous formons une paternité, nous faisons nos premiers pas vers une paternité sexiste ou, à tout le moins, une paternité carencée. En effet, on enseigne trop souvent aux hommes à ne pas se comporter comme des femmes. Je crois que c’est face à cette injonction que les nouveaux pères n’ont pas toujours le réflexe de regarder du côté de leurs mères, par exemple, quand vient le temps de se construire en tant que parent.

J’ai été chanceux d’avoir un papa ouvert et drôle. Mais en ce qui concerne les hommes qui m’ont initié au « monde des hommes », j’ai été malchanceux comme un personnage de Jurassic Park. J’étais pas prêt à toutes ces initiations machistes, du haut de mes livres et de ma Nintendo 64. J’aurais dû être considéré comme un garçon normal, mais les hommes de mon entourage dévalorisaient coup sur coup ma personnalité empreinte de lenteur, de délicatesse et d’imagination.


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Je pense que cela explique que je me sois entouré de femmes en grandissant. Je n’ai pas choisi de jouer pour leur équipe; elles sont carrément la seule équipe que j’ai jamais eue. Alors que j’étais très jeune, elles me laissaient déjà de l’espace pour respirer. Chez les hommes, on m’apprenait plutôt à entrer en compétition, à entretenir un flegme artificiel ou à garder le silence. Chez les femmes, on me permettait d’expérimenter, de ressentir, de me tromper en rafale et d’exprimer mes émotions. Elles étaient solidaires.

Ça m’aura pris trop de temps pour le comprendre, mais ce sont ma mère, mes cousines et ma blonde qui m’ont appris à être un homme un peu plus libre. Et malgré tout ça, c’était encore au code des hommes que je tentais d’obéir. Je voulais, honnêtement, me sentir adéquat parmi les autres garçons. Malgré le fait que ça me faisait mal, et malgré le fait que je me comportais comme un étranger avec moi-même.

Puis, dénouement spectaculaire, feux d’artifice et trompettes, j’ai fait la rencontre de P!nk, une chanteuse colorée prête à en venir aux poings pour avoir le droit de respirer.

P!nk, ma best bro secrète

J’ai connu P!nk avec la chanson Just Like A Pill en 2002. Dès la première fois, je l’ai trouvée cool à en mourir. Elle n’en faisait qu’à sa tête, elle était extravagante, nonchalante, agressive et baveuse. On ne pouvait pas lui reprocher de mal chanter, non plus. Une fois adulte, quand j’ai fini par affirmer que je l’aimais sans honte, j’ai été assailli de questions insipides. Fille ou gars, on essayait de comprendre. On y allait d’hypothèses : « J’avoue qu’elle a son charme, qu’elle est sexy à sa manière ». Ou alors : « Ouais, elle a tellement l’air d’une butch que finalement, c’est un peu comme un homme. Je comprends qu’elle t’inspire! ».

On tentait immédiatement, comme dans la vie de tous les jours concernant les femmes qui m’entourent, de reconstruire une dynamique sexiste entre P!nk et moi, en rétablissant morceau par morceau le code de conduite d’un homme « adéquat ». On essayait de voir en quoi je trouvais intéressant de la consommer, de la fantasmer, de me laisser bercer par sa douce voix. Mais les gens n’étaient pas attentifs à ce simple fait : P!nk, avec tout ce qu’elle est, sa voix et sa présence de femme, inspire l’homme que je suis. Point. Je ne rêve pas de la voir nue ni soumise. Au contraire, je suis porté par sa voix forte, son absence de peur lorsqu’elle prend la parole ou par son simple rire de sorcière.

Ce que je veux dire, quand je parle de P!nk, c’est à quel point je me suis senti inhibé dans ma jeunesse de me sentir représenté par des femmes. Avec cette chanteuse exubérante, je me sentais non seulement inspiré, mais j’avais aussi un modèle de personne qui refuse qu’on limite son identité à des constructions de genre.

Honnêtement, c’est une petite victoire de voir mes fils se déhancher en écoutant Beautiful Trauma de P!nk, pendant que je prépare le souper.


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Toutes ces femmes

En réfléchissant constamment à mon identité de père, je réalise que je suis ce père, en grande partie, grâce à ma mère. Elle se rend jusqu’à mes enfants au travers de mes caresses. Je leur fais la lecture avec la même dévotion ambitieuse. La manière dont je les regarde, comme je regarde tout le monde, avec mes yeux d’analyse sévère, me vient de ses propres regards. Je cuisine comme elle, avec beaucoup d’ail et du Tracy Chapman en trame de fond. Puis, je suis protecteur comme un fauve, exactement comme elle l’a été avec nous. Les berceuses que je chante en fermant la lumière, ce sont les siennes. Je suis tantôt excessif et permissif, tantôt rigide et émotif. Si j’ai l’apparence et l’humour de mon père, j’ai plutôt le coeur volcanique de ma mère.

Mais ça ne se limite pas à ma mère. Les mères et les femmes sont tellement plus que les simples symboles de notre nostalgie la plus rassurante. En portant attention, on les sent au bout de nos ongles, dans nos colères jusqu’à nos plus grands exploits de tendresse.


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