15
Nov
Votre mère, ma bro
Votre mère, ma bro

J’ai connu votre mère alors que je faisais la vaisselle dans un vieil appartement de Côte-des-Neiges. On était dans une petite fête, si je me rappelle bien. On avait 18 ans, on était niaiseux et imprévisibles. Je me sentais seul, ma vie allait pas fort. Je regardais l’évier rempli d’ustensiles huileux, et c’est alors qu’elle est apparue pour me tenir compagnie et rire de ma technique. Je me rappelle qu’elle a fait des blagues hilarantes sur mes gros gants jaunes. Je crois que c’est à ce moment-là que la fille que je trouvais bizarre au secondaire est devenue ma meilleure amie. De vrais amis qui se picossent, qui éclatent de rire trop fort dans l’autobus, qui vont à La Ronde et qui s’appellent pour jaser du dernier épisode de Buffy contre les vampires.

Puis, on est devenus amoureux de manière un peu atypique. Dès le début, quand on essayait de se faire des avances, ça marchait pas du tout. On était maladroits dans notre séduction, alors on revenait vite à notre drôle d’amitié. C’était plus agréable de ne pas réfléchir à la suite des choses, de nous considérer comme un frère et une soeur supplémentaires. On passait tellement de temps ensemble qu’aucune autre relation n’était possible. N’importe quelle fille que j’aurais invitée à la maison se serait questionnée sur l’omniprésence de votre mère qui dormait toujours chez nous. « C’est juste ma meilleure amie! », que je disais à mon père, « Ma bro! C’est comme une soeur! ».

- partenaire -

Vous connaissez la suite : des années d’amour drôle, vos naissances, des jasettes en anglais pour se concerter dans vos faces.

Ce que je voudrais que vous reteniez de ma relation avec votre mère, c’est que la première chose qui est apparue entre nous est un sentiment de respect et de fraternité inébranlable. Bien avant d’être certains qu’on était amoureux, on était comme Archie et Jughead, R2D2 et C3PO, Ellen Degeneres et P!nk.

Aimer comme un frère

Certains m’ont lancé la remarque gluante classique : tu es dans la friendzone. Ça dévalorisait notre relation, invalidait l’homme que j’étais en reconduisant l’idée que j’étais probablement son ami pour avoir plus, et que je n’étais pas assez performant puisque votre mère me rejetait. Ce qui s’est vraiment passé, en partant de notre amitié comme base, c’est que j’ai appris à ne pas réserver mes sentiments de fraternité qu’aux hommes. D’ailleurs, votre mère s’est toujours adressée à moi comme si j’étais l’une de ses sœurs. Elle était crue, elle était solidaire, elle était inconditionnelle. Avec le recul, je crois que ça m’a aidé à laisser notre relation grandir avec moins de déterminismes creux. Peu importe la friendzone, mon amour pour votre mère est né là, dans le no man’s land légendaire des masculinités les moins confiantes. Ça me fait sourire, aujourd’hui, je dois l’avouer.

De toute manière, je n’ai jamais réussi à être un bon chum, comme l’entend la tradition. Je ne suis pas un amoureux comme dans les films. Je veux que vous sachiez qu’avec votre mère, si je me sens aussi libre et fort, c’est qu’elle est la première personne à avoir validé ma manière d’aimer : comme un frère.

Vous le voyez souvent : j’appelle parfois votre mère « bro » et j’utilise très rarement des petits mots doux. On se donne des bines tout le temps, on est des partenaires irremplaçables de jeux vidéo violents et en fin de soirée, on sort la guitare pour chanter tout croche comme si on était un band. On mange de la poutine en faisant du bruit, on s’obstine sur nos théories en écoutant Bates Motel (elle a beaucoup d’empathie pour Norma Bates, moi je trouve ça inacceptable). Des fois, nos chicanes drôles virent en match de lutte. Votre mère finit souvent par me blesser en me faisant une clé de bras, parce qu’elle n’a aucune conscience de sa force et que j’ai une structure délicate. Puis, elle crie, sans aucun remords et avec un sourire inquiétant : « EXCUSE-TOI POUR TON MANQUE DE RESPECT ». Des heures de plaisir.

On s’est marié parce qu’on trouvait ça drôle, dans un décor en origami, Do It Yourself, des murales de papier craft et une console de jeux allumée pour les enfants. Comme si notre amitié était née et allait mourir dans une salle de jeux. Tout ça, pour faire un pied de nez, parce qu’on avait trouvé quelqu’un qui ferait ce qu’on n’avait jamais fait pour nous. Quelqu’un qui resterait, malgré les colères et les erreurs, malgré les imperfections de nos corps ou nos faux pas vestimentaires. L’affreux chandail multicolore en polar que votre mère portait à ses 19 ans suffirait à vous convaincre de mon amour sans limites.

En gros, on s’est trouvé quelqu’un qui répète chaque jour : je suis là.

Aimer à votre manière

C’est le modèle que j’espère vous transmettre. Vous pouvez bien sortir avec la personne de votre choix, qu’elle soit d’une autre couleur, du même sexe, d’une autre identité de genre, qu’elle possède des croyances différentes des nôtres, je veux que vous sachiez qu’on s’en balance royalement. J’espère que vous refuserez comme nous ces murs imaginaires que l’on érige entre les sexes. En fait, je crois fermement qu’en s’employant à ignorer ces injonctions de distance, on accède à des humains entiers, on s’épanouit dans une relation basée sur autre chose que ce qui nous différencie.

Cette pression sociale et ces codes nourrissent des intérêts qui ne sont pas les nôtres. Autorisez-vous à envoyer promener un peu tout le monde, à être souverains dans un espace qui n’appartient qu’à vous et votre amour.

Vous définirez les règles ensemble.

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