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Devoirs interdits en France : mythe ou réalité?
Devoirs interdits en France : mythe ou réalité?

En France, les devoirs d’école sont sans doute la meilleure preuve qu’une loi ne suffit pas toujours à changer les pratiques.

Officiellement, cela fait 62 ans que les écoliers français ne sont plus censés recevoir de travail écrit à faire à la maison. Réservée à l’école primaire, cette interdiction n’a pourtant jamais été appliquée, et ce, malgré les nombreux rappels à l’ordre de l’institution scolaire.

Les résistances sont tenaces : en 2012, un sondage révélait que pas moins de 68 % des adultes de plus de 35 ans étaient opposés à la suppression des devoirs. Les causes de ce conservatisme sont nombreuses et profondément ancrées. Dans un entretien accordé à Slate, Patrick Rayou, professeur émérite en sciences de l’éducation, rappelait que les devoirs étaient d’abord « un traducteur social de l’angoisse vis-à-vis de l’école », qui répond au besoin des adultes de « [se mettre] d’accord sur ce qui doit être fait » et à celui des élèves de se sentir « en règle avec l’institution ».

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Devoirs : sources d’inégalités

Une chose est sûre, les devoirs d’école, tel qu’ils sont pratiqués actuellement, ne favorisent pas les apprentissages. Au contraire, selon un rapport du Haut Conseil de l’évaluation de l’école, ils accroîtraient les inégalités. Les raisons sont simples : leur accompagnement requiert des compétences pédagogiques que peu de parents maîtrisent et une connaissance des objectifs propres à chaque activité que seul l’enseignant qui en est à l’origine détient.

Pour ces raisons, l’institution scolaire française a choisi de concentrer ses efforts, non sur le soutien et la formation des parents à cette difficile – voire inaccessible – mission, mais sur l’objectif de réinsérer ces temps d’entraînement et de consolidation des apprentissages, au sein de la journée de classe.

Dès 2012, le président François Hollande avait tenté – en vain – de faire de cette mesure un élément phare de sa réforme des rythmes scolaires. L’idée reposait sur une revalorisation des études encadrées, proposées après l’école au titre de garderie. Depuis novembre 2016, c’est un nouveau dispositif, issu des promesses de campagne du président Emmanuel Macron et basé sur le même principe, qui est expérimenté au niveau collège (11-15 ans).

Le nouveau dispositif « Devoirs faits » consiste en une heure de soutien scolaire en groupes restreints proposée plusieurs fois par semaine au sein de l’établissement aux élèves qui en ont le plus besoin. Les premiers retours semblent encourageants, comme en témoigne Emilie, enseignante en collège :

« Les élèves qui en ont bénéficié n’y trouvent pour l’instant que des avantages : ils sont soulagés que leur journée d’école soit vraiment terminée lorsqu’ils rentrent chez eux! Les parents, eux, me disent que cela leur permet d’éviter les conflits. Et cela rassure beaucoup ceux qui estiment ne pas avoir les capacités d’aider leur enfant correctement. Quant à moi, j’apprécie ces temps de travail qui sont l’occasion de tisser une autre relation avec l’élève et me permettent de travailler différemment avec mes collègues, en particulier ceux des autres disciplines que la mienne. »

Si le bilan positif se confirme, le dispositif devrait être étendu à l’école primaire à la rentrée prochaine.


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Les devoirs scolaires : corvée pour les enfants, casse-tête pour les parents?

Lorsqu’on interroge les parents français sur les devoirs de classe, le moins qu’on puisse dire est qu’ils sont intarissables! Certains sont très attachés au respect de l’interdiction des devoirs écrits à l’école primaire, qu’ils tentent à leur échelle de faire respecter. C’est le cas de Julie : « Ma fille de 8 ans fait ses devoirs à l’étude. Pas question d’ouvrir un livre ou le cartable à la maison! Les enfants ont toute la vie pour avoir des contraintes et du travail, mais pas toute la vie pour être des enfants! » En France, « l’étude » est un temps complémentaire au temps scolaire, où les parents peuvent choisir de laisser ou non leurs enfants. Une sorte de garderie au cours de laquelle ils font leurs devoirs en étant encadrés par les enseignants.

Une opinion également partagée par Marion : « Je trie parmi les devoirs que donne la maîtresse : j’évalue selon l’intérêt pédagogique ce qu’il fera ou non. Par exemple, apprendre par cœur un texte en anglais alors que personne dans la classe n’est anglophone me semble contraire aux principes de découverte d’une langue étrangère qui doit passer par l’oral. »

Pour d’autres parents, leur mission principale est d’abord de répondre aux besoins de leur enfant. Agnès raconte : « Mon fils de 8 ans n’est pas encore autonome pour ses devoirs : il faut que son père ou moi soyons présents pour l’aider à s’y mettre et le faire réviser. En revanche, c’est lui qui choisit ce qu’il veut faire : pour l’instant, il n’a pas de devoirs écrits, seulement des révisions. S’il refuse de les faire, il en prend la responsabilité. »


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Un principe de non-intervention qui semble même indispensable pour certains parents à la construction de l’autonomie de l’enfant : « J’ai arrêté de remuer ciel et terre pour récupérer les devoirs quand mes filles de 8 et 10 ans oublient leurs cahiers. Ce n’est pas que je m’en désintéresse, mais je trouve important qu’elles sachent qu’elles travaillent pour elles, pas pour moi », explique Christine.

Pour d’autres parents, au contraire, les devoirs sont sacrés, pas question de les couper! Ils sont pourtant loin d’être une partie de plaisir, comme en témoigne Clotilde : « Les devoirs, ça prend un temps fou, surtout quand on a 4 enfants! À l’école primaire, je les aide à apprendre leurs leçons pour leur donner des notions de méthodologie. Au collège, je relis les exercices à rendre et les interroge en prévision des évaluations. Au lycée, je reste encore disponible pour faire réciter les leçons, surtout en période d’examens. Bref, j’y consacre beaucoup de temps et d’énergie dans une ambiance souvent houleuse, mais j’ai vraiment l’impression c’est ce que l’école attend de nous. »

Restent les parents qui en redemandent, comme Camille : « N’ayant moi-même jamais fait d’efforts pendant ma scolarité, j’aimerai bien que mes enfants ne reproduisent pas la même erreur. Du coup, nous veillons régulièrement à ce que l’école leur coûte un petit peu de temps à la maison, quitte à leur rajouter nous-mêmes du travail. »

 

 

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À propos de Béatrice Kammerer

Diplômée en didactique des sciences et après quelques années ans de recherche-action en éducation, Béatrice Kammerer a découvert en 2011 la "parentalité 2.0" et la richesse des échanges qui y avait lieu. Depuis, elle s'intéresse à la diffusion, à la mise en circulation et en discussion des connaissances dans les domaines de la parentalité et de l'éducation. Mère de famille XXL, engagée dans le domaine associatif comme fondatrice de l'association d'éducation populaire Les Vendredis Intellos, elle est aussi rédactrice dans les domaines parentalité/éducation pour divers médias tels que Grandir Autrement, L'enfant et la Vie, ou Slate. Curieuse jamais rassasiée, elle aime mêler journalisme scientifique et questions de société.

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