05
Nov
Enweille à maison!
Enweille à maison!

 

  • La jeune professionnelle qui s’est mise au tricot pendant son congé de maternité et espère vendre assez de foulards sur Etsy pour quitter sa job
  • La fermière urbaine qui élève des poules dans sa cour, fait pousser ses légumes sur son toit et aspire à la totale autonomie alimentaire
  • La foodie qui prépare tout ce qu’elle ingère, ne cuisine que des ingrédients dont elle peut retracer l’origine et échange des conserves avec ses amies
  • La mère de famille qui pratique le maternage proximal, fait l’école à la maison avec ses enfants et partage ses trucs sur son blogue

Si ces personnes vous paraissent familières, c’est normal. Et si leur mode de vie vous fait envie, c’est aussi normal. Elles représentent une tendance lourde de la dernière décennie : le retour à la maison. Dans son essai Homeward Bound : Why Women Are Embracing the New Domesticity, la journaliste américaine Emily Matchar s’intéresse à celles qui ont « Fais-le toi-même ! » tatoué sur le cœur et qui remettent au goût du jour les tâches qui faisaient sacrer nos grands-mères. Pourquoi tant de jeunes femmes talentueuses et éduquées préfèrent-elles le tablier au tailleur ? Et surtout : est-ce un recul ou une révolution pour les femmes ?

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Matchar relève d’abord six grandes raisons qui motivent le retour chez soi : la perte de confiance dans les institutions et le gouvernement, la fragilité de l’environnement, la morosité de l’économie, l’insatisfaction causée par le monde du travail, l’attrait pour les tâches manuelles dans un monde technologique et le standard de parentalité de plus en plus exigeant. Les chapitres subséquents illustrent abondamment ce contexte à grand renfort d’études, d’interventions de sociologues et d’historiennes, mais surtout de portraits de ces adeptes de la « New Domesticity ».

Si on apprécie le travail de recherche impeccable de l’auteure et son souci de présenter toutes les facettes du sujet, l’exercice s’avère malheureusement redondant. Les remarques humoristiques et les opinions personnelles de Matchar sont diluées dans tout le contenu journalistique, apparaissant à la lecture comme des ruptures de ton plus inopinées que sympathiques. La fin de l’ouvrage, où le commentaire est beaucoup plus affirmé, se lit mieux. La conclusion en « cinq leçons » est parfaite. Ce sont les aspects qui mériteraient d’être plus approfondis. Entre autres: impliquer les hommes (#1), ne pas négliger l’importance de l’indépendance financière (#3) et comprendre les questions relatives aux classes sociales qui sont en jeu (#4).

Toutefois, malgré les longueurs, plusieurs passages ont été plus qu’éclairants. Le chapitre sur l’histoire du travail domestique anéantit l’argument romantico-nostalgique « C’était bien mieux avant », tandis que celui sur les blogues de mamans amène une réflexion intéressante : la popularité du retour à la maison est intimement liée à Internet. Les réseaux sociaux offrent aux femmes des modes d’évaluation et de validation externes semblables à ceux du milieu scolaire et professionnel.

Mais là où Matchar marque des points, c’est en expliquant que ce phénomène est un cri du cœur de la classe moyenne américaine. Au-delà de la réappropriation essentialiste du « travail des femmes » et de l’affirmation de l’individualisme de la génération Y, il s’agit surtout d’un symptôme évident d’une société qui vit avec l’anxiété :

« A society that doesn’t offer safe-enough food, accessible health care, a reasonable level of environmental protections, any sort of rights for working parents. » 

 

À méditer en cette période d’austérité annoncée.

 

Homeward Bound : Why Women Are Embracing the New Domesticity

Emily Matchar

Simon & Schuster

272 pages

 

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À propos de Marianne Prairie

Marianne Prairie écrit depuis longtemps. Au commencement, il y a eu les journaux intimes ornés de licornes et verrouillés à clé. Puis, plusieurs merveilleuses années à écrire des niaiseries avec les Moquettes Coquettes. Depuis 2007, elle blogue sa maternité à grands coups de coeur et de gueule sur Ce que j’ai dans le ventre. Elle a également cofondé le blogue collaboratif Je suis féministe, tient la rubrique « Famille tout compris » dans la revue Châtelaine et a rédigé, avec Valérie Fraser, Le jour où j’ai arrêté d’être grosse (Parfum d’encre, 2014).

Commentaires

  1. Jass Qui Jase

    Un bouquin abordant un sujet d'actualité qui m'intéresse tellement!!!! Merci de couvrir de bons bouquins! 😉

  2. Planète F

    […] Enweille à maison! […]

  3. Clémence Trilling

    j'ai lu "radical Homemaker" de Shannon Hayes assez complet sur le sujet. L'indépendance financière est elle une fin en soit? Pour certaines, et j'en fais partie, le jeu n'en vaut pas la chandelle. Il faudrait aussi parler de la solidité du couple, des liens avec la famille élargies etc. Une "radical homemaker" peut aussi exercer une influence positive sur la société. Par contre, il ne faut pas perdre la possibilité d'un vrai choix, et elle s'étiole….

  4. Sara Houle

    Huh! L'anxiété! Je ne l'aurais pas deviné, mais c'est vrai que c'est logique… C'est un point de vue intéressant!

  5. Katia Paradis

    Je me demande, à la lecture de l'article, si on ne contribue pas à perpétuer un préjugé à force de cataloguer les femmes entre celles qui auraient pu (ou auraient dû) faire carrière mais qui choisissent la maison et les autres (celles forcément "en manque d'éducation et sans talent"). Les femmes dites éduquées et talentueuses partagent le même désir que les autres : élever leurs enfants du mieux possible et dans les meilleures conditions possibles. Je souhaite voir un livre sur le marché se pencher sur le phénomène, de façon plus inclusive…

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