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Avr
Crédit Camille Lavoie
Être un bon parent est-il un risque pour la santé?
Être un bon parent est-il un risque pour la santé?

Dans une société où la parentalité est mise sur un piédestal, cette nouvelle étude a eu l’effet d’une bombe. Elle sous-entend que s’impliquer auprès de ses enfants nuit à la santé. Cependant, est-ce que ces nouveaux résultats permettent vraiment de tirer une telle conclusion ?

Dans un texte qu’on pourrait pour le moins qualifier d’inquiet, la chroniqueuse Marianne Prairie expliquait récemment comment on peut « se détruire par en dedans pour ses enfants ». Elle se basait, entre autres, sur un article publié dans le magazine Quartz intitulé « Être un bon parent vous détruira physiologiquement, confirme une nouvelle recherche ». La recherche en question a été menée par des chercheuses de l’Université Northwestern et de l’Université de Colombie-Britannique. Leurs conclusions, si elles sont fondées, inquiéteront bien sûr les parents. Doivent-ils réellement être déchirés entre le bien-être de leurs enfants et leur propre santé ?

Selon le résumé de l’article scientifique parue dans le journal Health Psychology, « pour les parents, être empathiques est associé […] aussi à un plus haut niveau d’inflammation systémique ». La question se pose alors : qu’est-ce que les auteurs de l’étude entendent par « être empathique » ?

Une méthodologie à définition variable

Une lecture de la méthodologie de l’article nous permet de trouver rapidement une réponse. Les chercheurs ont tout simplement évalué si les parents étudiés étaient des personnes empathiques grâce à un questionnaire mesurant l’indice de réactivité interpersonnelle. La section « souci empathique » de ce questionnaire estime la tendance d’un individu à vivre des sentiments de sympathie et de compassion pour les personnes vivant de la souffrance. Elle évalue donc seulement l’empathie générale en tant que trait de personnalité et ne détermine pas du tout si un parent est empathique envers son enfant. « En effet, les items du questionnaire s’intéressent aux dimensions de l’empathie en général et ne ciblent pas la relation parent-enfant », confirme Erika Manczak, chercheuse à l’Université Northwestern et co-auteure de l’article. Elle spécifie toutefois que d’autres études suggèrent que la relation parent-enfant est particulièrement pertinente dans le contexte des interactions empathiques.

On se doute en effet qu’une personne empathique risque de l’être aussi avec ses enfants, mais cela ne change pas le fait que l’étude réalisée par Erika Manczak n’établit aucun véritable lien entre la façon d’être comme parent et le niveau d’inflammation. Son équipe a évalué la qualité de la relation parentale de même que le temps passé par le parent avec son enfant. Elle n’a pu établir aucune association entre ces aspects et le niveau d’inflammation. En d’autres termes, les résultats de l’étude ne permettent en aucune façon de dire que l’implication d’un parent auprès de son enfant pourrait causer une inflammation chronique. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’un parent qui est une personne empathique dans la vie en général risque de connaître davantage d’inflammation systémique.

L’inflammation liés à des maladies chroniques

Encore là, qu’est-ce que signifie « avoir un niveau élevé d’inflammation systémique » ? Toujours selon la méthodologie de l’article, pour évaluer l’inflammation des parents et des adolescents étudiés, les chercheuses ont déterminé les niveaux sanguins de trois molécules considérées comme des marqueurs d’inflammation : l’interleukine 1-rA (IL-1ra), l’interleukine 6 (IL-6) et la protéine C réactive (CRP). Selon les auteurs de l’étude, « il s’agit de mesures classiques de la réponse pro-inflammatoire et de l’inflammation systémique, associées à des maladies chroniques de la vieillesse comme l’hypertension ». Selon les résultats de l’étude, les parents plus empathiques ont des concentrations sanguines plus importantes des molécules IL-1ra et IL-6. Ils auraient donc des niveaux plus élevés de marqueurs d’inflammation, croient les chercheurs.

Une interprétation toutefois discutable, selon le Dr Marek Rola-Pleszczynski, médecin et chercheur au service d’immunologie et allergologie du département de pédiatrie de l’Université de Sherbrooke. Le Dr Rola-Pleszczynski s’intéresse entre autres aux rôles des cytokines dans la réaction inflammatoire. « L’IL-1ra et l’IL-6 sont des molécules associées au processus d’inflammation, mais elles sont plutôt anti-inflammatoires, explique-t-il. L’IL-1ra est sécrétée tardivement et ne fait pas partie de ce qui va provoquer l’inflammation. Elle va en fait tenter de l’arrêter. D’ailleurs, on utilise l’IL-1ra synthétique pour traiter des gens qui font de l’arthrite rhumatoïde. Ce n’est donc pas tout à fait correct de dire que c’est un marqueur d’inflammation. Ce serait un peu comme dire que l’eau est un marqueur de feu. On retrouve en effet l’IL-1ra après l’inflammation, mais parce qu’elle est en train de la stopper et non pas de la produire. »

Pour sa part, l’IL-6 aurait également des fonctions anti-inflammatoires dans certaines circonstances. « Elle induit dans le foie la synthèse de certaines protéines qui vont justement être anti-inflammatoires, mentionne Dr Rola-Pleszczynski. L’IL-6 essaie de diminuer l’inflammation. Elle n’est peut-être pas aussi efficace que l’IL-1ra, mais elle a l’effet de diminuer certains phénomènes inflammatoires. »

« Ces molécules sont ainsi des signes que l’inflammation est en voie d’être contrôlée, ajoute Dr Rola-Pleszczynski. Par conséquent, on ne peut pas dire que les patients qui sont empathiques auraient plus d’inflammation que les autres. Au contraire, ceux qui produisent ces molécules auraient un meilleur contrôle de l’inflammation. »

Une étude tout de même pertinente

D’ailleurs, lorsqu’on demande à Erika Manczak si son étude permet de conclure qu’être un bon parent a des effets physiologiques néfastes, la chercheuse admet que la réalité est plus compliquée que cela. « Ces processus inflammatoires sont très complexes et nos résultats ne sont qu’un cliché instantané, mentionne-t-elle. De plus, il ne s’agit que de corrélation. Il faut donc être prudent avant d’assumer qu’il y a causalité. »

Malgré ces bémols, Erika Manczak persiste à croire que sa recherche a des implications importantes. « Étudier les associations entre l’empathie et les marqueurs inflammatoires en vaut la peine puisque ces marqueurs ont été liés à une variété de problèmes mentaux et physiologiques à long terme, insiste-t-elle. Bien que ces résultats ne signifient aucunement que les parents sont condamnés physiologiquement, ils indiquent que les parents empathiques risquent peut-être davantage de développer différents problèmes de santé si cette dynamique est maintenue. »

Cette hypothèse demeure toutefois une idée qui sera certainement débattue par d’autres scientifiques. En attendant, les bons parents de ce monde peuvent donc continuer à s’impliquer auprès de leurs enfants sans trop d’inquiétudes.

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À propos de Kathleen Couillard

Kathleen Couillard est microbiologiste de formation. Elle a toutefois vite constaté que la communication lui procurait beaucoup plus de satisfaction que les pipettes et les éprouvettes. En tant que journaliste scientifique, elle s’intéresse maintenant à tout ce qui touche l’enfance et la famille. Elle collabore entre autres au site web et au magazine Naître et Grandir de même qu’à la revue Perspective infirmière et à l’Agence Science-Presse. Elle est aussi l’auteure du blogue Maman Éprouvette qui s’intéresse à la science de la périnatalité.

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