12
Mai
Crédit Camille Lavoie
Famille compte triple: L’interminable congé de maternité
Famille compte triple: L’interminable congé de maternité

Pour lire la chronique précédente de Famille compte triple: La solitude du nombre

« Ah, mais vous devez avoir de l’aide? » Combien de fois me suis-je fait poser la question. Comme si d’autres devaient nous prendre en charge, comme si un système allait s’occuper de nous, comme si l’État avait prévu encadrer notre exception. Je suis désolée de vous décevoir. Rien n’est prévu pour aider les familles avec des enfants issus de grossesse multiple. Certes, nous obtenons un montant par enfant (s’il vit encore 2 mois après sa naissance) mais c’est tout. Pas de congé parental ajusté, pas de subventions spéciales. Le reste dépend de nous, de notre région, de notre réseau. Dans mon cas, une personne du CLSC venait passer 2h30 par semaine à la maison. Deux heures et demie. Même pas assez de temps pour faire boire les trois. Il fallait donc trouver et organiser le reste de l’aide.

Parents, bénévoles, amis, tous si généreux, sont venus participer au travail incessant de la ruche des triplés. Chaque semaine, je faisais des horaires, je comblais les absences dues aux imprévus ou aux maladies, je devais assembler les équipes les plus efficaces. Une vraie PME. Chaque jour, la maison se remplissait de gens venus prêter main forte. C’est grâce à eux si je pouvais dormir quelques heures, sortir dehors un peu. Bref, j’étais chanceuse. Enfin. Je devais me sentir chanceuse. Mais je me sentais envahie. Je n’étais plus chez moi. J’étais dans une usine à faire survivre trois bébés prématurés. Avoir tant besoin d’aide et ne plus supporter le moindre étranger dans la maison.

C’est que tout le monde arrive avec ses manies, ses habitudes, ses convictions, ses préjugés. C’est là qu’on apprend que personne ne fait la vaisselle de la même manière, que pour certains les vêtements de laine vont dans la sécheuse, que le lavage des mains après la sortie des poubelles est optionnel. Urticaire. Alors je me suis créé des repères. Pas de souliers dans la maison, lavage des mains obligatoire en arrivant, interdiction d’approcher les enfants avec le moindre virus. Pas si compliqué? Vous ne croirez jamais toute la résistance que ces simples règles ont érigée.

Pour moi, gérer tous ces gens, toutes ces tensions avalaient beaucoup plus d’énergie que les soins à apporter aux bébés. Chacun pense que sa manière est meilleure et tout le monde a raison. Avoir envie de silence. Avoir besoin de solitude. S’inscrire à un cours de remise en forme, sans vraiment me soucier de mon poids. J’avais juste besoin de fuir une heure ou deux par semaine. Et confession, parfois, je ne m’y rendais même pas. J’allais me balader en voiture. Que cesse l’obsession du temps, juste un peu. L’horaire des boires, l’horaire des gens, l’horaire des repas. Ma vie manquait cruellement de hasard. Alors je conduisais, sans trop savoir où j’allais. C’était la seule liberté qu’il me restait.

Ce n’était pas un congé de maternité fusionnel, enveloppant et épanouissant. C’était une prison où les barreaux étaient faits d’aiguilles des minutes. Pas de loisirs, pas de projets. Juste des couches, des biberons, des gens, des obligations. Encore aujourd’hui, des années plus tard, quand je vois ces parents s’asseoir à la table d’un café avec un bébé qui dort dans une coquille, je les envie. Ils sont sortis de chez eux. Seuls. Et ils boivent un café, en feuilletant un journal. Trois réalités qui ne se pouvaient plus pour moi.

Je devais me contenter d’un peu moins. Si jamais le nombre de personnes me le permettait, je me rendais à la pharmacie. Je flânais dans les rayons, j’étirais le temps. Tous ces produits, tous ces objets me paraissaient étrangers, comme appartenant à une ancienne vie, à une société que je ne côtoyais plus. Je me sentais pratiquement en voyage. C’est le plus loin que je pouvais aller. Il nous était impensable de partir dans le sud comme le font tant de jeunes parents en congé parental. Pour nous, c’était tout sauf un congé. Et le papa qui était retourné au travail. Tout le monde pouvait entrer et sortir de la maison, tout le monde avait un autre univers qui les attendait. Et moi, je gérais le trafic. Longue, longue, interminable année de congé de maternité.

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À propos de Catherine Mathys

Catherine Mathys est journaliste indépendante, animatrice, conceptrice, chroniqueure et reporter depuis plus d’une dizaine d’années. En 2010, elle se distingue aux Grands Prix du journalisme indépendant dans la catégorie reportage audio/vidéo. Quand elle n’est pas en congé de maternité, on la retrouve à La Sphère à la première chaîne de Radio-Canada. Mère de triplés, elle signe la chronique Famille Compte Triple où l’on suit les joies et tribulations de son charmant trio.

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