05
Mai
L’école à la maison, pomme de discorde en France
L’école à la maison, pomme de discorde en France

En France, l’instruction en famille est un sujet épidermique qui fascine autant qu’il inquiète.

Pourtant très minoritaire et extrêmement encadrée, elle exprime un individualisme qui tranche avec le projet de l’école républicaine. Comment des enfants instruits au sein de leur foyer pourraient-ils recevoir la culture commune qui fera d’eux des adultes capables de vivre tous ensemble ?

Mais l’école française est aussi en crise. Multiplication des réformes, non respect du rythme et des centres d’intérêt de l’enfant. Coupes budgétaires. Fermeture de classes. Difficultés à lutter contre les inégalités sociales… Autant d’éléments qui peinent à faire envie aux parents et les encouragent à se tourner vers des alternatives.

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Règles contraignantes

En France depuis 1882, l’instruction est obligatoire, mais l’école ne l’est pas ! Les parents sont donc libres d’opter pour une école publique ou privée, de rémunérer un établissement d’enseignement à distance, un professeur particulier ou de composer eux-mêmes les activités pédagogiques. Mais la liberté n’est pourtant pas totale, loin de là. Les familles instruisant à domicile n’ont par exemple pas le droit de se réunir pour les leçons en dehors des activités culturelles, même si le parent d’une famille a des connaissances en mathématiques, ou celui d’une autre est professeur d’histoire.

Un comble, quand on songe qu’une critique majeure de l’instruction en famille est la crainte de voir les enfants socialement isolés, mais aussi une réalité au regard des nombreuses exigences requises pour pouvoir ouvrir une école en France.

Unschooling impossible

De même, l’unschooling, modèle d’éducation qui estime que les apprentissages ne doivent être guidés que par l’enfant, est en pratique quasiment impossible. Dès 1882, la loi prévoit un contrôle annuel des connaissances basé sur les programmes officiels pour les enfants qui ne fréquentent pas l’école. Difficile de laisser un enfant bêcher son potager, tourner ses poteries, ou coder sur son ordinateur l’essentiel de la journée, sans le mettre en difficulté vis à vis de ces contrôles. Pourtant, disent les partisans de l’unschooling, ces activités choisies par l’enfant pourraient bien être la voie la plus efficace pour apprendre à lire, écrire, compter.

Angoisse sociale grandissante et éducation à domicile

Depuis 20 ans, le cadre de l’instruction à domicile s’est durcie et la curiosité a laissé place à la méfiance. À y regarder de près, l’instruction en famille a été le miroir des angoisses sociales des dernières décennies en France.

En 1998, une loi a adjoint au contrôle pédagogique, une enquête sociale pour vérifier les conditions de vie des enfants non scolarisés. Peu après, en 1999, un décret a précisé pour la première fois la liste des connaissances devant servir de base à l’évaluation.

Ces deux dispositions répondent en réalité à l’émoi national après le décès suspect en 1997 d’un jeune enfant de 19 mois au sein de la secte Tabitha’s Place qui scolarise elle-même ses enfants. En 2007, deux lois s’ajoutent encore. La première étend l’enquête sociale aux enfants inscrits aux cours par correspondance. La seconde renforce le contrôle de l’interdiction de non-regroupement des familles.

Là encore, il semble que ce soit une conséquence des émeutes de 2005. Celles-ci ont enflammé pendant plusieurs semaines des banlieues défavorisées de France. Cela a ouvert la voie à une politique répressive de la délinquance et un renforcement de la protection de l’enfance. Une nouvelle étape est franchie en 2009 avec la mise en place à l’école du socle commun de connaissances et de compétences, censé définir la culture de base de tout citoyen français. Il ne saurait exclure les enfants instruits en famille, qui doivent désormais satisfaire aux exigences du socle.

Depuis octobre dernier, un décret encadre encore plus étroitement la progression des acquisitions des enfants non scolarisés. Intervenant quelques mois après les attentats djihadistes meurtriers de Paris et de Nice, cette dernière mesure entend répondre aux craintes populaires de radicalisation religieuse.

Des recherches qui manquent sur le sujet

À ces angoisses populaires s’ajoutent aussi les inquiétudes du milieu enseignant. Comment garantir l’égalité des chances si chacun est instruit chez lui, sans brassage social ? Comment défendre l’école publique, gratuite, et indépendante des logiques marchandes si les parents la désertent ? Autant de crispations que les institutions françaises ne semblent pas prêtes à apaiser par la voie de la raison. Les statistiques sur l’instruction en famille ne sont communiquées que par bribes, aucun état des lieux d’ampleur n’est réalisé. Les recherches académiques sur le sujet ne sont pas encouragées.

De ce fait, les analyses positives et enthousiastes de ce mode d’instruction ne sont guère audibles en France que dans les milieux militants qui lui sont déjà favorables. On pense en particulier au travail de Christine Brabant, chercheuse québécoise en sciences de l’éducation. Elle révèle la créativité mise en œuvre par les parents non scolarisant, les capacités spécifiques développées chez les enfants, mais aussi l’intérêt vivifiant pour l’école de prendre en compte cette alternative qui l’interroge depuis l’extérieur.

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À propos de Béatrice Kammerer

Diplômée en didactique des sciences et après quelques années ans de recherche-action en éducation, Béatrice Kammerer a découvert en 2011 la "parentalité 2.0" et la richesse des échanges qui y avait lieu. Depuis, elle s'intéresse à la diffusion, à la mise en circulation et en discussion des connaissances dans les domaines de la parentalité et de l'éducation. Mère de famille XXL, engagée dans le domaine associatif comme fondatrice de l'association d'éducation populaire Les Vendredis Intellos, elle est aussi rédactrice dans les domaines parentalité/éducation pour divers médias tels que Grandir Autrement, L'enfant et la Vie, ou Slate. Curieuse jamais rassasiée, elle aime mêler journalisme scientifique et questions de société.

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