05
Sep
Les inégalités de la maternité
Les inégalités de la maternité

Parfois, dans mes rêves, je suis une mère à la maison. Accomplie, heureuse de prendre soin des enfants. Ma maison est rangée, je suis organisée. Je cuisine tous les jours des plats réconfortants, et je fais des lunchs dignes des plus beaux bentos. Je ne manque jamais une activité à l’école de mes enfants et je n’oublie jamais un chapeau ou une gourde. Une mère à la maison idéalisée, vous dites?

Puis, je me réveille. Les larmes aux yeux, le motton dans la gorge. Est-ce que je suis en train de passer à côté de quelque chose ? Est-ce que mon besoin de m’épanouir sur le plan intellectuel, de me réaliser autrement que dans mes responsabilités parentales pénalise ma famille ? Est-ce que le bonheur de ma famille repose nécessairement sur ma présence constante à la maison ? Pourtant, quand j’en discute avec mon mari, lui n’a pas ces rêves, même réveillé. Pour lui, avoir des enfants et travailler est possible et conciliable. Pourquoi moi, ça m’assaille, même dans mes rêves ?

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En lisant l’essai de Marilyse Hamelin, j’ai compris ce qu’intuitivement, je savais déjà. Elle a mis des mots sur un ressenti, des impressions. Sur une injustice viscérale que je vis depuis que je suis devenue mère. Je réalise que mes rêves sont beaucoup liés à qu’on s’attend de moi. Et ce que je devrais faire pour être « une bonne mère ».

Comme le dit Marilyse : « Tant que la parentalité sera considérée comme une responsabilité naturellement féminine, il n’y aura pas de vraie égalité des chances pour les femmes, toutes les femmes, au travail comme à la maison. »

La socialisation des filles pour devenir mère

Ça passe tout d’abord par la socialisation. On donne des poupées, des toutous à nos petites filles, on les invite à câliner. À 4 ans, beaucoup de petites filles savent déjà changer une couche sur une poupée. Alors qu’on propose à nos garçons des blocs à empiler, des voitures à réparer, des modules à grimper. Pourquoi a-t-on peur de donner une poupée ou un aspirateur à un garçon ? Qu’il ait envie de câliner un bébé ou de faire du ménage ? Pourquoi une petite fille ne pourrait-elle pas avoir un établi avec des outils ?

« On pratique en quelque sorte un « élevage » à grande échelle de la mère parfaite, une mass culture d’aliénation intégrée par elles, au point que beaucoup de femmes n’ont ni recul ni sentiment de révolte, juste une passivité, une acceptation devant « l’ordre naturel des choses ». 

Marilyse Hamelin

Et je dirais qu’on pratique aussi un « élevage » à grande échelle du père parfait, pourvoyeur, habile de ses mains, prêt à réparer les bris dans la maison, mais qui n’a pas envie de s’occuper des enfants… La masculinité ne s’exprime pas que d’une seule façon. Et nos garçons ont besoin de modèles pour le réaliser.

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L’éducation égalitaire

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Planète F souhaite parler d’éducation égalitaire aux parents. Les enjeux de stéréotypes de genre dans l’éducation de nos enfants ont un impact majeur dans la société de demain. Si on veut vraiment une égalité des chances pour nos garçons et nos filles, un changement des normes sociales, il faut commencer par l’éducation égalitaire de nos enfants. Chez Planète F, les enjeux sont parentaux et familiaux, et non relégués uniquement dans la cour de la mère.

L’image de la mère responsable du soin des enfants est d’ailleurs très ancrée dans la culture. Je suis allée visiter le Lac-Saint-Jean cet été. Et nous sommes allés au village de Val-Jalbert. Un village des années 1920. Dans le couvent, on peut y lire une inscription qui m’a laissé perplexe…

« Selon les mentalités de l’époque, le don de soi est la qualité première de la femme. Si la maternité est le moyen de prédilection pour qu’elle réalise sa “nature féminine”, l’enseignement est aussi un rôle dans lequel est peut s’épanouir. Vocation bien plus que travail, l’enseignement permet à l’institutrice de former aussi bien l’âme que le caractère des enfants. »

Village historique de Val-Jalbert

Selon les mentalités de l’époque, vraiment ? Ne sommes-nous pas si loin de cette mentalité ? Pouvons-nous dire que nous avons évolué au point de ne plus voir la réalisation de la féminité par la maternité ? En plus de donner des poupées aux fillettes, on encourage les filles à suivre les cours de gardiens avertis, on s’adresse à la femme pour tout ce qui est de la gestion familiale, dans les médias, la publicité. Même les institutions s’adressent encore majoritairement à la mère quand il est question des enfants.

L’exemple le plus flagrant donné par Marilyse : les allocations familiales fédérales sont données automatiquement à la mère, et non pas au plus bas salaire du foyer. Sans parler des pères qui souhaitent s’impliquer dans leur famille et qui se butent devant les institutions qui s’adressent principalement aux mères, par défaut. Comme Bruno Geoffroy en parlait dans cet article de notre dossier sur l’égalité dans la parentalité.

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L’égalité est atteinte, voyons !

Je refusais de me dire féministe au début de ma vingtaine. Comme si j’avais peur du mot. Militant, revendicateur, dérangeant. On m’avait élevée avec l’idée que je pouvais tout faire. Je croyais naïvement que l’égalité était atteinte. Quand je suis devenue mère, j’ai réalisé l’ampleur des inégalités qui défilaient devant moi, et surtout à quel point elles étaient insidieuses. Pression sociale, attentes démesurées, irréconciliable double vie…

C’est d’ailleurs ce que constate aussi Julie Miville-Dechêne en entrevue avec Marilyse.

« C’est lorsque les femmes ont des enfants que, soudain, elles se rendent compte que l’égalité n’est pas atteinte. Souvent, ce sont les femmes qui arrêtent [de travailler] plus longtemps que les hommes, donc, sur le marché du travail, elles perdent des années d’ancienneté, des possibilités d’avancement, des échelons. »

Cette pause m’a toujours fait peur. Professionnellement, j’avais peur d’être oubliée. Dans un domaine aussi compétitif que les médias, où il y a beaucoup d’appelés et très peu d’élus. Dans un domaine où la majorité des patrons sont encore des hommes, aussi. Comment justifier un arrêt de plusieurs années ou quelques années au ralenti dans une carrière alors que le prendre soin n’est pas valorisé ? Comment convaincre un patron que mon arrêt domestique, que le trou dans mon CV est une expérience à considérer ? Comment compétitionner pour un poste stimulant alors que tant d’autres postulants ont plus de disponibilités, moins de contraintes d’horaire parce qu’ils n’ont pas d’enfants ? Mon CV se retrouvera-t-il en bas de la pile pour ces raisons ?

« Qu’elles prennent un congé parental “standard”, elles risquent de voir à leur retour leurs dossiers principaux attribués à leurs collègues. Qu’elles prennent un congé prolongé, en rompant leur lien d’emploi, et elles auront ensuite à justifier devant les employeurs potentiels ce retrait temporaire du marché du travail, assimilé à une tare, comme si le fait de contribuer à éduquer la prochaine génération de citoyens constituait un crime d’improductivité. Enfin, on l’a vu, au moment de l’embauche, même celles qui n’ont pas d’enfants paient souvent le prix professionnel du sexisme lié à la maternité, et ce, qu’elles souhaitent ou non fonder une famille. »

Marilyse Hamelin

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Le double standard est aussi pour les pères. Qu’ils prennent quelques semaines de congé parental, c’est bien, même félicité. Par contre, en prendre plus serait improductif ou un manque d’ambition! Pourtant, les études s’empilent pour montrer à quel point l’implication des pères est importante dans les premières années de vie de l’enfant. C’est littéralement la vision de prendre soin des enfants qui est perçue comme une perte de temps…

Les inégalités au travail

Marilyse met justement le doigt sur les inégalités sur le marché du travail. « D’abord, sur le marché du travail, les mères sont désavantagées, tant du côté de l’employabilité et de la paie que de celui du cheminement de carrière. »

À l’embauche, Marilyse affirme elle-même s’être fait demander si elle avait l’intention d’avoir des enfants. Parce que certains employeurs ont encore cette perception qu’une mère s’absentera du travail plus souvent et ne sera pas aussi productive. Pourtant, une étude dans Journal of Economic Behavior & Organization en août 2017 conclut que la maternité n’a aucun lien avec un manque de productivité au travail. C’est donc une perception à décrotter dans le milieu du travail…

Quand les mères quittent leur emploi

Combien de jeunes mères diminuent leurs heures, deviennent travailleures autonomes pour mieux concilier leurs obligations familiales et leur carrière ? Beaucoup. Et je dirais que maintenant, une autre réalité fait son entrée : le burnout. Des mères épuisées de jongler entre toutes les obligations: la charge mentale des repas, de l’organisation des tâches ménagères et de la planification de l’horaire familial en plus des responsabilités professionnelles. Elles se retrouvent alors à la maison sous ordre de leur médecin, parfois soulagées de ne plus vivre la double pression.

« Et, malheureusement, trop de mères de jeunes enfants, débordées, épuisées, réduisent volontairement leurs heures de travail ou quittent carrément leur emploi, de manière temporaire ou permanente. Ces départs sont une perte sèche pour l’État à qui elles versaient de l’impôt sur le revenu. »

Marilyse Hamelin

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Dans un groupe de parents, plusieurs mères avouaient récemment avoir laissé tomber leur emploi de rêve dans la construction au moment d’avoir des enfants. Parce qu’il devenait impossible de concilier les deux. Elles sont devenues adjointes pour certaines, elles ont complètement changé de domaine pour d’autres, et quelques-unes ont décidé de rester à la maison pour permettre au conjoint de garder son emploi dans la construction.

On a bien beau mettre en place des programmes pour encourager les femmes à investir des métiers non traditionnels, il faudrait aussi revoir comment on peut offrir à ces femmes une possible conciliation entre la famille et le travail. Parce qu’il ne faut pas faire l’autruche : derrière chaque parent dévoué à son travail, qui ne compte pas ses heures, il y a quelqu’un qui doit s’occuper des enfants : nounou, autre parent, famille, etc. Et c’est souvent une femme… Pour les familles monoparentales, qui représentent près de 30% des familles avec enfants au Québec, trouver un emploi flexible s’avère encore plus difficile.

La famille : un enjeu de société

Vous reconnaissez cette phrase ? C’est le premier slogan de Planète F. Et Marilyse déplore aussi ce que Planète F questionne depuis sa création, il y a plus de trois ans. Que la famille se retrouve reléguée dans les pages lifestyle, section qui rappelle les pages féminines des grands médias d’une autre époque. « Vite, reléguons cette dépêche aux pages lifestyle, ces sections qui ne sont rien de moins que le nouveau visage des “pages féminines” d’antan. Nouvel emballage, même fonds de commerce. M’enfin, j’espère sincèrement me tromper. »

D’ailleurs, l’éditorial de la première édition de notre magazine papier parlait justement de ça : La famille n’est pas lifestyle. Parce qu’il y a de réels enjeux politiques, économiques, sociaux reliés à la famille. C’est aussi un enjeu collectif et non une simple ribambelle de décisions individuelles.

« Le temps est venu de penser à la parentalité hors de la sphère intime et privée. Il s’agit d’un enjeu de société et, comme pour tous les autres, le bon vouloir individuel ne suffira pas. »

Marilyse Hamelin

Plutôt que de proposer de s’acheter une mijoteuse, de faire les lunchs le soir et de lâcher prise, ne devrait-on pas réfléchir sur comment le prendre soin des enfants devrait être perçu dans la société ? Ne devrait-on pas réaliser que d’éduquer les enfants, c’est travailler pour l’avenir de la société ? Ne devrait-on pas réfléchir collectivement sur la valeur du temps passé à prendre soin de cette future génération ?

« C’est quand même fou de considérer que cela ne doit pas se répercuter sur la sphère professionnelle, que celle-ci doit tourner comme si de rien n’était, comme si la vie des individus était constituée de bulles bien étanches ne se touchant jamais, comme si le travail n’avait aucun impact sur la vie familiale et la vie familiale sur le travail… Cachez cette famille que je ne saurais voir ! »

Marilyse Hamelin

Pistes de solution

Bien que le livre de Marilyse mette la table pour une grande discussion collective, j’y ai vu quelques solutions :

  • Reconnaître le travail bénévole des parents dans les conseils d’administration d’instance scolaire et d’éducation
  • Offrir le même type de flexibilité de travail aux hommes qu’aux femmes dans les milieux de travail (horaires flexibles, télétravail)
  • Rendre plus flexible le RQAP en permettant de prendre une partie du congé à temps partiel pour un retour au travail progressif (mais il faudrait aussi adapter les services d’éducation à l’enfance pour du temps partiel aussi…)
  • Allonger le congé parental réservé aux pères
  • Inciter les pères à s’impliquer davantage dans l’éducation des enfants comme les comités de parents, les réunions à l’école, les conseils d’administration de services de garde, etc.
  • S’adresser davantage aux pères lors des cours prénataux et dans les ouvrages liés à la parentalité

Marilyse se questionne aussi sur l’économie du partage. Car elle craint que tous ces microentrepreneures, beaucoup de femmes justement, n’aient plus de filet social et qu’à long terme, les conditions de travail s’effritent plutôt que de s’améliorer. Pour ma part, l’entreprenariat a été une façon de permettre une certaine flexibilité familiale tout en m’accomplissant dans un travail. Tout n’est pas toujours parfait. Je travaille souvent une fois les enfants couchés et les fins de semaine. Mais je me permets une flexibilité que je n’aurais pas en tant qu’employée.

Je côtoie beaucoup de mères, travailleuses autonomes et entrepreneures. Je pense que le fait que le milieu du travail dit traditionnel n’est pas adapté aux réalités familiales fait que beaucoup de femmes se lancent en affaires après leur congé de maternité pour avoir cette flexibilité. Et on voit aussi de plus en plus de pères entrepreneurs prendre aussi cette voie. Illusion pour certains, l’entreprenariat offre quand même des horaires plus flexibles… Mais pas en travaillant moins. Plutôt en travaillant autrement, et oui, sans filet.

Est-ce qu’on recule en terme de conditions de travail ? Ou est-ce qu’on ne crée pas de la richesse en ayant des entreprises menées par des mères qui seront peut-être plus empathiques dans les conditions de travail données à leurs employéEs ? Il y a bien sûr un équilibre entre les deux. Mais je pense sincèrement qu’avoir davantage de mères-chefs d’entreprises permettra au milieu du travail traditionnel d’évoluer et d’offrir de meilleures mesures de conciliation travail-famille.

En tout cas, c’est ce qu’on souhaite construire avec ce magazine !

Planète F reçu le livre en service de presse. Le lien est affilié à Leslibrairies.ca

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À propos de Mariève Paradis

Éditrice et cofondatrice, Mariève est journaliste indépendante depuis 2005. Elle travaille sur plusieurs plateformes (web, magazines, hebdomadaires, radio et télévision). Elle cumule deux prix en journalisme, la Bourse Fernand-Seguin en vulgarisation scientifique et la Bourse en journalisme des Instituts de recherche en santé du Canada qui lui a permis de faire des reportages au Nunavik et au Groenland en 2012.

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