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Made in France : L’éducation à la sexualité, pomme de la discorde
Made in France : L’éducation à la sexualité, pomme de la discorde

En France, l’éducation à la sexualité est un sujet qui ne laisse personne de marbre. Qu’il s’agisse de la défendre ou de la condamner, ils sont à chaque fois des dizaines de milliers à se mobiliser.

En janvier 2017, une brochure destinée aux 13-18 ans éditée par un organisme de prévention pour la santé était censurée sous la pression d’élus régionaux. Quelques mois après, la publication d’un  ouvrage documentaire pour les 3-6 ans mentionnant les pratiques de masturbation infantile générait des kilomètres de commentaires indignés sur les réseaux sociaux.

De l’autre côté de l’échiquier, on s’insurgeait contre la présentation tronquée de l’anatomie de la vulve dans un livre destiné aux enfants et on célébrait le retour tant attendu du clitoris dans les manuels scolaires.

Éducation sexuelle en classe

L’éducation à la sexualité fait pourtant partie intégrante des programmes scolaires français. Selon les textes, tous les élèves du primaire et secondaire doivent obligatoirement bénéficier de trois séances annuelles sur la sexualité, identifiées comme telles et articulées aux autres enseignements.

Or, dans les faits, ces séances se résument souvent à une brève information sur la puberté en fin de primaire, assortie de quelques cours sur la reproduction humaine dispensés dans le cadre de l’enseignement de sciences naturelles au milieu du secondaire. Ces manquements sont souvent dus aux réticences des enseignants et chefs d’établissement, tiraillés entre les attentes institutionnelles et la menace de représailles parentales. Une situation qui a conduit le Défenseur des droits de l’enfant à tirer la sonnette d’alarme dans son dernier rapport annuel.

 


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À l’origine des polémiques

Au cœur des polémiques, un point central de désaccord : celui des objectifs que doit poursuivre l’éducation à la sexualité. Historiquement, ceux-ci ont été en France extrêmement divers : dans les années 1940, il s’agissait de diffuser la morale chrétienne, qui condamnait la sexualité hors mariage et les pratiques de masturbation. Puis, les années 1970 et ses évolutions sociales ont ouvert la voie à la diffusion des travaux des premiers sexologues sur la physiologie du plaisir sexuel. Au début des années 1980, le pas est cédé à l’approche hygiéniste : l’urgence est à la lutte contre la pandémie de VIH/SIDA.

Depuis quelques années, une autre approche se développe, soutenue par l’Organisation mondiale de la santé. Celle-ci encourage la promotion d’une vision positive de la sexualité, entendue de manière très large comme constitutive du bien-être et de la santé, qui articulerait les dimensions biologique, psychoaffective et sociale.

Cette vision heurte les convictions morales des milieux traditionalistes. Parce qu’il n’est plus seulement proposé aux enfants et adolescents des informations factuelles, biologiques et médicales sur la mécanique du corps humain… mais plutôt un dialogue sur la notion de consentement, les diverses orientations sexuelles, les identités de genre ou encore les inégalités filles-garçons.

Ces parents y voient une ingérence dans leurs prérogatives éducatives, alimentant les pires rumeurs. On voit alors ressurgir la vieille crainte qu’une information trop précoce ne hâte l’entrée des enfants dans la sexualité, et ce, en dépit de la grande stabilité de l’âge du premier rapport sexuel depuis 100 ans.

Des réticences d’autant plus regrettables que les lacunes sont considérables : en 2016, le Haut conseil à l’égalité rappelait qu’à 13 ans, 84 % des filles françaises ne savaient pas représenter leur sexe, et qu’une fille de 15 ans sur quatre ignorant encore qu’elle a un clitoris.


Les parents : partenaires de l’éducation à la sexualité

Si le rôle de l’école en matière d’éducation à la sexualité peine à être défini, que dire de celui des parents? Faut-il vraiment se contenter d’attendre que les enfants formulent eux-mêmes leurs questions ainsi que le préconisent certains psychologues?

Au quotidien, force est de constater que tous les besoins d’informations ne se verbalisent pas. Sandrine l’a expérimenté avec son enfant : « À 3 ans, les petits garçons ont des érections, mais certains angoissent, car ils ne savent pas ce que c’est ni que c’est normal. Mon fils croyait être le seul! »

Rassurer les enfants sur le fonctionnement de leur corps n’est pas la seule raison qui pousse les parents à aborder ces sujets dès le plus jeune âge. Sensibiliser au respect du corps et éduquer à l’intimité en est une autre, ainsi que l’explique Héléna : « Je trouve ça très important d’aborder le sujet dès le plus jeune âge. Je répète souvent à ma fille de 3 ans que personne n’a le droit de toucher son sexe, mais j’ai du mal à lui expliquer pourquoi. Heureusement qu’il y a des livres pour nous aider! »


 À lire aussi : Sexualité, le parent pauvre de la petite enfance?


Il est vrai que les rayonnages des librairies débordent de références destinées à tous les âges pour informer sur le corps et la sexualité. Mais comment choisir celui qui sera adapté à son enfant? « Intuitivement, je me dis qu’il ne peut pas être souhaitable d’imposer à tous les enfants du même âge une même information. Quand je vois ma fille prendre tous les livres sur le sujet à la bibliothèque, je ne sais pas si je dois dire « non » à certains », s’interroge Marie.

D’autres parents craignent également que les livres ne respectent pas le rythme de l’enfant, c’est le cas de Tiffany : « J’ai très peur de lire à mon fils de 4 ans des livres où il est écrit qu’il a le droit de se toucher s’il le souhaite. J’aurais l’impression de lui apprendre à se masturber, de l’encourager à rechercher un plaisir de manière conscientisée, ça me choque. »

Quant au rôle de l’école dans l’éducation à la sexualité, il est totalement inexistant pour la majorité des parents. « Avec mes enfants de 8 et 10 ans, je n’ai jamais rien vu passer, à tel point que je croyais que les séances sur la sexualité débutaient officiellement au collège! Par contre, je ne compte pas le vocabulaire étendu et les nombreux croquis anatomiques douteux acquis grâce aux copains… », raconte Valérie.

D’autres comme Sophie ont pu mesurer l’ampleur des pressions parentales que subissaient les enseignants : « Ma fille de 8 ans a eu une séance sur la reproduction humaine assez sommaire, mais très bien faite, au cours de laquelle le maître leur a montré des vidéos de naissance de chatons. Certains parents étaient indignés : leur enfant avait trouvé cela « dégoûtant ». »

Pour poursuivre la réflexion, consultez notre dossier Éducation sexuelle : trop peu trop tard?

 

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À propos de Béatrice Kammerer

Diplômée en didactique des sciences et après quelques années ans de recherche-action en éducation, Béatrice Kammerer a découvert en 2011 la "parentalité 2.0" et la richesse des échanges qui y avait lieu. Depuis, elle s'intéresse à la diffusion, à la mise en circulation et en discussion des connaissances dans les domaines de la parentalité et de l'éducation. Mère de famille XXL, engagée dans le domaine associatif comme fondatrice de l'association d'éducation populaire Les Vendredis Intellos, elle est aussi rédactrice dans les domaines parentalité/éducation pour divers médias tels que Grandir Autrement, L'enfant et la Vie, ou Slate. Curieuse jamais rassasiée, elle aime mêler journalisme scientifique et questions de société.

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