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Mieux manger pour l’égalité des chances
Mieux manger pour l’égalité des chances

La cantine scolaire est en France une véritable institution. Née au milieu du XIXème siècle en même temps que les premières écoles maternelles.

A l’époque, l‘objectif était d’abord sanitaire : il s’agissait de lutter contre la dénutrition de nombreux enfants. Avec les pénuries de la Première Guerre mondiale et de la crise économique de 1929, l’urgence de faire de l’école un lieu garantissant une alimentation de base s’accroît et les cantines se multiplient.

Il faudra pourtant attendre la fin des années 1940 pour que les nutritionnistes mettent un terme aux aberrations de l’époque comme la consommation d’alcool – vin ou cidre – alors très fréquente. S’érige alors l’idéal contemporain de la cantine française : en faire un lieu d’éducation à la collectivité et d’apprentissage du « bien-manger ».

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Des inégalités encore marquantes

70 ans après, cet idéal est toujours vivant. En novembre 2016, députés et sénateurs avaient tenté d’instaurer dans les cantines au moins 20 % de produits issus de l’agriculture biologique[i]. Le tableau est pourtant loin d’être idyllique : à la généralisation du recours aux cuisines centrales, délocalisées et industrielles s’ajoutent de fortes disparités territoriales.

Bien qu’entièrement intégrée à l’école, la restauration scolaire française est régie par un cadre législatif totalement différent. Administrée à l’échelle nationale, l’école se doit d’accueillir inconditionnellement tous les enfants à partir de trois ans dont la famille en fait la demande.

Au contraire, la cantine dans les écoles est un service public dit « facultatif », géré par les collectivités territoriales[ii]. L’existence dépend donc des moyens et choix politiques de chaque commune. À cela s’ajoute l’augmentation des écoliers qui fréquentent la cantine depuis le début des années 1970. Résultat de l’évolution des modes de vie et de travail qui rend peu à peu les infrastructures inadaptées. Ainsi, dans beaucoup de communes, les places de cantines manquent. Ceci donne parfois lieu à la mise en place de règles de priorités aux allures de discrimination.

L’inégalité de la vulnérabilité

L’alerte avait été donnée en 2015 : dans un rapport législatif, la députée du parti radical de gauche, Gilda Hobert, dénonçait l’injustice dont étaient victimes les parents sans emploi. Selon elle, ils sont considérés d’emblée par les mairies comme « disponibles » pour faire déjeuner à la maison leur enfant. Une double peine pour les femmes que la maternité éloigne déjà plus souvent que les hommes du monde du travail.

Suite à ce rapport, un amendement au Code de l’éducation avait été voté, entérinant un principe de non discrimination des enfants vis à vis de la restauration scolaire. Pourtant, ni ce nouveau cadre législatif, ni les nombreuses jurisprudences à ce sujet ne semblent suffisantes pour garantir aux parents un égal accès à la cantine. Pour gérer le manque de places, les situations aberrantes s’accumulent, manifestant l’incapacité des mairies à s’adapter à la diversité des situations professionnelles et personnelles (voir encadré).

Partage de responsabilités

Face à ces situations, injustes pour les parents et insécurisantes pour les enfants, certains directeur.ice.s d’écoles tentent de réagir : troquer la froideur des règles de priorité contre de l’écoute et de la coopération.

Catherine Hurtig-Delattre est l’une d’eux. Auteure d’un livre défendant la co-éducation des parents et des enseignants autour de l’enfant, elle est parvenue à gérer dans son établissement le manque de places à la cantine sans exclure ni précariser. « Plutôt que d’imposer des efforts « obligatoires », j’informais les parents et en appelais à la solidarité de chacun afin de ne mettre personne dehors. Ceux qui en avaient les moyens optaient alors pour une nounou ou s’organisaient en co-cantinage. Je demandais aussi à tous les parents de petite section de ne pas dépasser 3 jours par semaine à la cantine, parce que pour moi, il en va de l’intérêt du jeune enfant de limiter les temps de collectivité. Mais je n’ai jamais appliqué ces règles aux parents les plus précaires dont les enfants ont été accueillis tous les jours. C’était une position inconditionnelle pour moi, liée à mon engagement militant. »

Refus d’accès la cantine : quand les parents trinquent

Alexia est sans emploi, enceinte, elle n’est pourtant pas considérée comme prioritaire pour la cantine : « La mairie ne m’autorise à mettre ma fille de 4 ans et demi qu’un jour par semaine à la cantine. Enceinte de huit mois, ces quatre allers-retours à l’école représentent presque une heure de marche par jour pour moi. Je suis épuisée. ».

Pour Adeline, l’injustice est d’abord financière : « Je suis au chômage et mon conjoint est intérimaire, nous ne sommes donc pas prioritaires aux yeux de la mairie. Ma conseillère Pôle Emploi [ndlr : organisme d’accompagnement des personnes en recherche d’emploi] me dit de prendre une assistante maternelle, mais les tarifs n’ont rien à voir avec ceux de la cantine, une vraie galère ! ».

Certaines mairies n’hésitent d’ailleurs pas à faire payer les chômeurs au prix fort pour réguler la demande : « Dans ma commune, lorsqu’on est un parent au chômage, en congé parental ou au foyer, on ne peut mettre ses enfants à la cantine qu’un jour par semaine. Si on veut plus, on paye d’office le tarif le plus élevé, pas celui qui correspond à nos ressources. » raconte Virginie.

Parfois, ce sont des parents à l’activité professionnelle effective, mais considérée comme trop atypique par les mairies qui sont touchés. Priscille, en congé sabbatique pour mener un projet théâtral, mène actuellement un véritable bras de fer avec sa mairie : « L’adjointe partait du principe que congé sabbatique équivalait à rester à la maison avec mes enfants. J’ai du lui expliquer que c’était une interprétation abusive. Actuellement, si je veux une place de cantine, je dois fournir quatre jours à l’avance des « justificatifs » de mon activité. J’en arrive à devoir forwarder mes mails professionnels pour cela. C’est humiliant de devoir se dévoiler ainsi ! Et c’est absurde : si je déjeune avec un collègue, est-ce un moment de travail ? ».

Émilie, est journaliste pigiste et travaille chez elle. Considérée comme non prioritaire pour la cantine, elle a du prendre la décision de scolariser ses enfants dans le privé : « Une directrice d’école de mon secteur m’a même conseillé d’écrire à mon maire d’arrondissement, en me disant que comme j’étais journaliste, je pourrais espérer avoir un passe droit. Ce n’est pas l’école de la République ça ! »

[i]     Une disposition qui ne verra finalement pas le jour car elle a été invalidée en janvier 2017 par le Conseil constitutionnel pour des raisons de forme.

[ii]    Contrairement à l’enseignement secondaire, où son financement figure parmi les dépenses obligatoires des départements et régions

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À propos de Béatrice Kammerer

Diplômée en didactique des sciences et après quelques années ans de recherche-action en éducation, Béatrice Kammerer a découvert en 2011 la "parentalité 2.0" et la richesse des échanges qui y avait lieu. Depuis, elle s'intéresse à la diffusion, à la mise en circulation et en discussion des connaissances dans les domaines de la parentalité et de l'éducation. Mère de famille XXL, engagée dans le domaine associatif comme fondatrice de l'association d'éducation populaire Les Vendredis Intellos, elle est aussi rédactrice dans les domaines parentalité/éducation pour divers médias tels que Grandir Autrement, L'enfant et la Vie, ou Slate. Curieuse jamais rassasiée, elle aime mêler journalisme scientifique et questions de société.

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