17
Juil
Crédit Camille Lavoie
Peut-on être un bon parent et avoir un téléphone intelligent ?
Peut-on être un bon parent et avoir un téléphone intelligent ?

Est-ce que les parents utilisent trop leur téléphone intelligent ? Selon plusieurs enfants, la réponse est oui. Comment concilier famille et nouvelle technologie ?

Selon un sondage commandé par la compagnie AVG Technologies, 54 % des enfants de 8 à 13 ans croient que leurs parents consultent trop souvent leur téléphone intelligent. AVG Technologie est une firme spécialisée dans les logiciels de sécurité sur Internet. Bien que la compagnie soit basée aux Pays-Bas, le sondage a été réalisé en Australie, au Brésil, au Canada, en République tchèque, en France, en Allemagne, en Nouvelle-Zélande, au Royaume-Uni et aux États-Unis.

Environ le tiers des jeunes interrogés croient que la pire habitude de leur parent est de se laisser distraire par leur téléphone pendant une conversation. Les enfants seraient donc de plus en plus conscients de l’omniprésence des téléphones intelligents et de leur influence sur les relations familiales. Les scientifiques commencent d’ailleurs à s’intéresser davantage au phénomène.

En 2014, une étude publiée dans le journal Pediatrics avait fait jaser. Les chercheurs avaient alors observé incognito des parents qui mangeaient dans un restaurant avec leur enfant. Pendant un repas qui ne durait jamais plus de 40 minutes, 80 % des parents avaient consulté leur téléphone. Si certains d’entre eux l’utilisaient de façon raisonnable, 32 % pianotaient sur leur appareil de façon continue, pendant tout le repas. D’autres chercheurs ont réalisé une expérience semblable en 2015 dans les parcs de Seattle. Près de 60 % des parents observés s’étaient servis de leur téléphone pour texter, faire des appels, consulter leurs courriels, prendre des photos ou naviguer sur Facebook.

Fait préoccupant : ces études révèlent également que les parents réagissaient moins rapidement aux demandes de leurs enfants lorsqu’ils sont occupés par leur téléphone. Au restaurant, plus le parent était absorbé par son téléphone, moins il interagissait avec son enfant. Il commençait généralement par l’ignorer pour finalement lui répondre brusquement si le jeune insistait. Dans une autre expérience réalisée en laboratoire, les mêmes chercheurs ont démontré que l’utilisation du cellulaire pendant un repas réduisait les interactions verbales entre le parent et son enfant.

C’est d’ailleurs ce qui inquiète les experts qui s’intéressent à l’impact du téléphone intelligent sur les relations familiales. En diminuant les interactions, les appareils mobiles pourraient bien nuire au développement cognitif, langagier et émotionnel des enfants. « Les enfants ont besoin de l’attention de leurs parents. Ils ont besoin que ces derniers leur parlent, s’intéressent à eux, les regardent, leur accordent du temps et fassent des activités avec eux. Cela contribue grandement à construire leur estime d’eux-mêmes », explique Louise Roberge, psychologue et thérapeute conjugale et familiale en pratique privée.

Le sondage d’AVG Technologies témoigne d’ailleurs de cet effet pervers sur les enfants : le tiers des jeunes interrogés disaient se sentir moins importants lorsque leurs parents étaient distraits par leur téléphone. Bien que la recherche ne peut pas encore prouver un lien direct entre l’utilisation du téléphone intelligent et des problèmes au niveau du développement, les experts croient que le phénomène mérite qu’on s’y attarde.

Comment être un modèle ?

« Si les enfants ont été affectés par le temps que leurs parents passent sur leurs appareils mobiles, ces derniers auront de la difficulté plus tard à limiter le temps passé par leurs jeunes sur ces mêmes appareils », ajoute Louise Roberge. Les parents sont d’ailleurs conscients du problème. Selon le sondage d’AVG Technologies, 52 % admettent qu’ils ont recours à leur téléphone intelligent trop souvent et 28 % croient qu’ils ne donnent pas un bon exemple à leur enfant. Environ 45 % des parents rencontrés dans les parcs de Seattle disent pour leur part vouloir réduire leur utilisation de leur appareil.

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Par ailleurs, 27 % des parents interrogés mentionnaient se sentir jugés lorsqu’ils utilisent leur téléphone intelligent en présence de leurs enfants. Farhad Manjoo, journaliste au New York Times, déplorait d’ailleurs en 2014 que la société culpabilise un peu trop les parents avec un téléphone intelligent. « Il y a une industrie complète en ligne qui se dédie à humilier les parents qui ont le nez dans leur appareil, » écrit-il en réaction aux nombreuses études qui paraissent régulièrement sur le sujet. Selon le journaliste, on oublie que les téléphones intelligents permettent aussi à des parents de concilier plus facilement travail et famille. « Parce que vous pouvez travailler n’importe où grâce à votre téléphone intelligent, vous pouvez être présent et partiellement attentif à votre enfant alors que dans le passé, vous auriez été totalement absent, » souligne Farhad Manjoo.

Trouver l’équilibre

Les parents d’aujourd’hui font donc face à un nouveau défi : intégrer le téléphone intelligent au quotidien avec un enfant. Pour le relever, il faut toutefois commencer par déterminer si l’utilisation de l’appareil est raisonnable.

Selon Marie-Anne Sergerie, psychologue spécialisée en cyberdépendance et fondatrice du site Cyberdependance.ca, l’utilisation du téléphone intelligent devient problématique lorsqu’elle engendre de la détresse chez l’utilisateur (anxiété, irritabilité, ennui, tristesse quand l’utilisation est impossible) et lorsqu’elle nuit au fonctionnement de la personne (problèmes relationnels, professionnels, scolaires, conjugaux). « Ce comportement serait une forme d’évitement, explique-t-elle. Le parent peut lutter pour pas ressentir ou pour éviter de penser à quelque chose qui le dérange. Les nouvelles technologies offrent en effet une solution instantanée et “socialement acceptable” pour éviter des problèmes de la vie courante. Ceux-ci disparaissent temporairement en un clic ! »

Les parents qui souhaitent diminuer l’utilisation de leur téléphone intelligent devraient donc commencer par tenter de mieux comprendre leur utilisation, croit Marie-Anne Sergerie. « Lorsque l’on comprend mieux son utilisation, il est possible d’apporter des changements », souligne-t-elle. Elle propose de se poser les questions suivantes :

  • À quel(s) moment(s) et dans quelles circonstances est-ce que je consulte mon téléphone ? Quand je m’ennuie ? Quand je n’ai rien à faire ? Quand je suis contrarié, fâché ou fatigué ? Quand je veux relaxer et m’évader ?
  • Combien de fois par jour est-ce que je consulte mon téléphone ?
  • Si j’oublie mon téléphone intelligent ou si je ne peux y avoir accès, comment est-ce que je me sens ? Anxieux ? Frustré ? Irrité ?

« L’idée est de trouver d’autres moyens pour combler l’ennui ou l’irritation que la privation pourrait susciter, explique la psychologue, par exemple, en développant d’autres stratégies pour gérer son anxiété, ses émotions ou son temps de façon générale. Il est également intéressant de se mettre au défi et de réduire consciemment son utilisation, comme faire une journée sans téléphone durant une journée de congé. Il est possible que cela suscite un certain malaise ou de l’ennui au départ. C’est tout à fait normal. »

Cette démarche peut sembler difficile, mais elle est nécessaire. « Il est très important de veiller à la communication familiale entre les membres de la famille et de favoriser des moments d’échange, souligne Louise Roberge. Les communications électroniques ne peuvent combler à eux seuls les besoins d’aimer et d’être aimé. »

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À propos de Kathleen Couillard

Kathleen Couillard est microbiologiste de formation. Elle a toutefois vite constaté que la communication lui procurait beaucoup plus de satisfaction que les pipettes et les éprouvettes. En tant que journaliste scientifique, elle s’intéresse maintenant à tout ce qui touche l’enfance et la famille. Elle collabore entre autres au site web et au magazine Naître et Grandir de même qu’à la revue Perspective infirmière et à l’Agence Science-Presse. Elle est aussi l’auteure du blogue Maman Éprouvette qui s’intéresse à la science de la périnatalité.

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