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Fév
Nathalie Kevorkian, résidante de Mascouche.
Porter un regard nouveau sur les enfants de la guerre
Porter un regard nouveau sur les enfants de la guerre

Travailleuse autonome, mariée et mère de deux adolescents, Nathalie Kevorkian s’investit avec fougue dans ses projets personnels et professionnels. Toutefois, il aura fallu beaucoup de courage à cette enfant de la guerre pour surmonter les démons qui l’ont hantée pendant plus de trois décennies.

L’histoire de cette résidante de Mascouche fait écho à celle de milliers d’hommes, femmes et enfants qui aspirent à trouver refuge dans un nouveau pays d’accueil, loin de la guerre, de la misère, du désespoir.

« Quand j’étais jeune, je me suis considérée privilégiée. J’étais contente d’être ici, alors que ma famille est restée dans mon pays natal. » Son pays natal, c’est le Liban. Il s’est embrasé lors d’une guerre civile déclenchée en 1975. Ses parents fuient alors vers leur pays d’adoption, avec leurs deux jeunes enfants. Ils entament une nouvelle vie à Montréal.

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Une intégration difficile

Plongée à trois ans à peine dans un tout nouvel environnement, Nathalie Kevorkian se rappelle péniblement des défis qu’elle a dû surmonter dans son quotidien. « À la maternelle, je ne faisais que sourire, car je ne comprenais rien », souligne-t-elle. «Je ne parlais pas français, juste arménien.»

En effet, ses arrière-grands-parents s’étaient eux-mêmes sauvés du génocide arménien et vivaient au Liban. « Une partie de la famille de mon père a émigré en Égypte. Ensuite, il s’est rendu au Liban au cours de sa jeunesse. C’est là qu’il a rencontré ma mère. »

Même si le déracinement culturel fait partie de son histoire familiale, Nathalie Kevorkian – une infirmière de profession qui a travaillé pendant 15 ans dans un centre hospitalier – se dit fière du chemin parcouru depuis son arrivée au pays. « Mes parents ont mis l’accent sur le positif. Ils ont pris des mesures pour que l’on vive de façon aussi normale que possible et pour que l’on s’intègre dans la société. »

Cauchemars et dépression

Malgré tout, un élément manquait à l’équation. C’est à l’âge adulte que Nathalie a douloureusement déterré des secrets qui se trouvaient jusqu’alors enfouis dans son subconscient.

Les mêmes cauchemars la possédaient nuit après nuit. Dès l’âge de quatre ans et ce, jusqu’à tout récemment, des images persistantes relatant un récit décousu défilaient dans sa tête.

« L’armée tournait autour de la famille et des méchants nous couraient après », explique Nathalie Kevorkian, ajoutant du même souffle qu’elle « n’en avait jamais parlé à ses parents » avant l’âge adulte. Ce n’est qu’au début de la vingtaine qu’elle a eu sa première conversation avec sa mère sur la manière dont sa famille avait fui le Liban.

Aujourd’hui dans la quarantaine, elle relate:  « À l’âge de deux ans, quand tes parents décident que l’on doit dormir dans une petite toilette, car ils calculent que c’est la meilleure manière de nous protéger en cas de bombes en raison de la quantité de murs qui nous séparent de l’extérieur … »

Histoire redécouverte

Elle poursuit son récit en révélant que l’ultime journée du 1er décembre 1975 s’avère marquante pour elle et les siens. Contre vents et marées, son oncle les a transportés sains et saufs jusqu’à l’aéroport.

«En soirée, on devait traverser un viaduc. Mon oncle a éteint les lumières afin de ne pas se faire repérer par des franc-tireurs, explique-t-elle. Ma mère, elle, s’était mise dos à la carrosserie afin de protéger mon frère et moi en cas de tirs. Mon oncle devait conduire en se baissant également. »

Toute cette histoire, elle ne s’en souvenait absolument pas. C’est après avoir eu recours à plusieurs séances de psychothérapie qu’elle a enfin compris que son cerveau avait enregistré de façon inconsciente des traumatismes qui l’avaient marquée pendant son enfance.

Ces flashbacks qu’elle avait toujours considérés comme des rêves normaux ont alors pris une ampleur débilitante lors d’une « période de dépression majeure », confie Nathalie Kevorkian, sur un ton serein. « Ma fragilité est ressortie en raison du choc post-traumatique vécu pendant la guerre du Liban. »

Au début de la trentaine, elle a refait le même exercice avec sa mère. « J’avais besoin de réentendre ces histoires quand j’ai vécu une dépression majeure, parce que mes traumas venaient me hanter de nouveau. »

« Donner leur du temps »

Parce qu’ils ont eu le souci que son frère et elle s’intègrent facilement et rapidement au sein de leur nouveau chez-soi, ses parents ont choisi de ne pas leur raconter les épreuves qu’ils avaient dû affronter en quittant le Liban.

Nathalie comprend ses parents et exhorte les Québécois de tous horizons à faire preuve d’ouverture et de patience envers les nouveaux arrivants.

« Quand ils viennent dans une terre d’accueil, ces gens ont vécu des traumatismes. On s’attend à ce qu’ils s’intègrent. C’est bien, mais je crois qu’on doit leur laisser un peu de temps », exprime-t-elle. Elle rappelle : « il y a toujours plus de gens autour de nous qui sont des enfants de la guerre qu’on ne le pense. »

Quant aux nouveaux arrivants, elle les encourage à persévérer et à s’ouvrir sur les nouvelles opportunités et la culture d’ici qui s’offrent à eux. « Les gens qui ont beaucoup vécu, c’est devenu une force dans leur vie, quelque chose de positif qui leur permet d’avancer. Ils sont des exemples de courage pour les autres. »

Aujourd’hui, cette enfant de la guerre sourit à l’idée qu’elle puisse « passer pour une Grecque, une Latino-Américaine, une Tremblay. »

« Présentement, on a une image des enfants de la guerre en raison de la vague de réfugiés », se désole-t-elle. « L’image que l’on se fait n’est pas nécessairement la réalité. Il y a un succès avec les boat people que l’on a accueillis. Ils contribuent à la richesse du Québec. »

Son parcours jalonné de hauts et de bas puise son essence en sa quête insatiable de « tracer son propre équilibre dans toutes les sphères de sa vie », sa « propre culture ».

Elle dit : « C’est un exercice que j’essaie de faire quotidiennement. »

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À propos de Dorothy Alexandre

Communicatrice aguerrie, Dorothy Alexandre trace sa voie dans l’univers médiatique en tant qu’animatrice, chroniqueuse et productrice de contenu. À la tête de son entreprise Inspiration Communication, elle est également coach en communication auprès des professionnels et des entrepreneurs et modératrice de panels de discussion. La Montréalaise a œuvré pendant sept ans comme journaliste au sein du Groupe TVA comme rédactrice web pour tvanouvelles.ca et comme recherchiste. Reconnue pour la profondeur de ses entrevues, elle a aussi animé et coproduit une émission de radio de 2010 à 2014. Côté plume, Dorothy écrit des chroniques sur plusieurs plateformes web et sur les médias sociaux. Sa mission est de tenir ses quelque 9000 abonnés informés, engagés et inspirés sur les enjeux de société. Maman d’un poupon, la philosophie de donner au suivant guide ses actions depuis 15 ans. Aujourd'hui, elle est membre du Conseil des Montréalaises, en plus de prêter sa voix à de nombreux organismes et initiatives et d'être le mentor de plusieurs jeunes femmes.

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