09
Oct
Les petits Poucet du numérique
Les petits Poucet du numérique

La vie intime de bien des enfants est partagée par leurs parents presque au jour le jour via les médias sociaux ou sur des blogues. Ces derniers mesurent-ils bien l’impact des traces numériques de leurs rejetons?

Dans la constellation des “mamans blogueuses”, Kelle Hampton brille de tous ses feux. Cette Floridienne mère de trois enfants, dont une petite fille trisomique, décrit sa vie quotidienne depuis 2007. En plus de son blogue, elle a une page Facebook et un compte Instagram, on la trouve sur Twitter et Pinterest et son album Photobucket compte plus de 18 000 photos, toutes en accès public. Il ne se passe pas une journée sans qu’elle ne publie une photo de ses enfants sur ces différents réseaux.

Ses admirateurs trouvent qu’elle fait oeuvre utile. Le récit de sa vie quotidienne avec une petite fille ayant le syndrome de Down normalise et démystifie cette condition, avancent-ils.

De leur côté, les critiques affirment être mal à l’aise avec la surexposition de ses enfants particulièrement lorsqu’elle s’associe à différentes marques et événements pour en faire la promotion. Ces détracteurs reprochent alors à Kelly Hampton d’exploiter ses enfants et leur image dans un but strictement commercial.

Y aurait-il une frontière à ne pas franchir lorsqu’on blogue sur sa vie familiale? Et surtout, les mères blogueuses mesurent-elles toujours les conséquences liées au fait d’exposer ainsi leurs enfants sur le web?

Au Canada, les mères de jeunes enfants téléchargent massivement sur internet les photos de leurs enfants: 84% l’ont fait au moins une fois. Sans être contre la pratique, la professionnelle des communications Martine Gingras croit que les parents auraient avantage à appliquer un principe de précaution. Intéressée depuis plus de 20 ans par les usages sociaux d’internet, Mme Gingras est présente sur la blogosphère depuis 2001, soit bien avant qu’elle ne devienne parent.  « J’ai toujours considéré internet comme un média. Avec l’arrivée de mes filles, ma réflexion s’est approfondie et j’ai développé une certaine pudeur quant à l’utilisation de leur image. »

InfoPoucet

Briser l’isolement

Les parents publient des photos de leurs enfants en ligne ou partagent leur vie de famille sur un blogue pour différentes raisons. Marie-Andrée Pilote est une passionnée de photographie. Cette mère de quatre jeunes enfants publie leurs photos sur Facebook, Twitter et Instagram en plus de tenir un blogue sur ses aventures familiales. « Je prends des photos chaque jour, c’est une passion qui m’apporte beaucoup. Quant à savoir pourquoi je les diffuse sur internet, c’est une bonne question. J’ai envie de les partager avec d’autres. C’est comme le blogue. Au fil des années, ça m’a permis d’échanger avec d’autres mères. J’ai créé des amitiés, rencontré des gens. » Elle admet par contre avoir un questionnement face à cette pratique:  « Plus ils vieillissent, plus mes enfants sont conscients que je partage leurs photos. Une de mes filles m’a déjà demandé de garder une photo privée et c’est correct. Elles doivent avoir leur mot à dire. »

Mais les motivations à la diffusion des photos de ses enfants en ligne sont multiples.  « Le partage est un moyen de créer une communauté, explique pour sa part Martine Gingras. « Il vient briser l’isolement ressenti par bien des femmes qui deviennent mères pour la première fois. Ce n’est pas banal! C’est difficile d’être parent, ne perdons pas cela de vue. »

Avec un enfant malade et handicapé et un jeune bébé, la blogueuse Julie Philippon ressentait ce besoin d’entrer en contact avec d’autres. Présente sur la blogosphère depuis avril 2009, elle a rédigé plus de 1 500 billets sur sa vie familiale:  « Les réseaux sociaux m’ont un peu sauvée. En sortant de mon isolement, j’ai rencontré des personnes vivant des réalités semblables aux miennes. »

Elle avoue ne pas avoir réfléchi à la portée de ses écrits au départ, voulant surtout partager sa réalité de famille différente.  « Maintenant, avant de partager quelque chose, je me demande si ça peut nuire à mes enfants ou mon conjoint et je ne partage pas tout. J’essaie que nos traces numériques ne deviennent pas un handicap de plus pour mes enfants. Je crois néanmoins qu’en nommant les choses, en les expliquant, on brise les préjugés. »

Facebook comme un perron d’église

À l’heure des médias sociaux, nos rapports symboliques passent de plus en plus par la technique, croit André Mondoux, professeur à l’école des médias de l’UQAM et spécialiste en technologies socionumériques. « Être parent n’est plus un rôle social valorisé comme autrefois. Cette reconnaissance passe maintenant par les photos de nos petites frimousses et par le nombre de “like” qu’elles vont chercher. On a besoin de se faire dire qu’ils sont beaux, ça veut dire que l’on existe socialement comme bon parent. Et se le faire dire en temps réel, c’est bon pour l’égo. »

À l’heure où les grandes idéologies ne cadencent plus notre vie collective, André Mondoux soutient que les médias sociaux viennent remplacer les discussions du dimanche sur le perron de l’église et les photos de familles glissées dans le portefeuille. « On n’a même plus d’album photo. Pourtant, avec les réseaux sociaux et la photo numérique, on n’en a jamais géré autant! Les parents ne vont pas cesser de montrer leurs enfants sur Instagram, ce serait illusoire de le penser. »

Il est pourtant encore temps de faire des choix, affirme le professeur de l’UQAM: «  On peut prendre du recul et réaliser que Facebook est un service dans nos vies. Ce n’est pas la vie. » Un avis partagé par Martine Gingras.  « Il faut remettre en question l’automatisme de la mise en ligne des photos de nos enfants. Se demander si ce qu’on retire de tout ça en vaut le risque. »

Lire la suite: Les griffes de l’empreinte numérique

 

Dossier Génération numérique:

Bienvenue au Numérikstan

Naviguer au Numérikstan

Suivez le guide au Numérikstan

À l’école des « natifs numériques »

Génération en réseaux

Cyberintimidation, halte à l’alarmiste

Fracture numérique: le nouvel analphabétisme

Nunavik: l’âge de pierre de l’accès internet

Les petits Poucet du numérique

Les griffes de l’empreinte numérique

Le rôle de l’école numérique

Apprendre: iPad, portable ou autre tablette?

Également sur Planète F
Lettre ouverte – Être une femme aujourd’hui Être belle, performer, réussir professionnellement, être une bonne mère, une bonne partenaire de couple et un soutien de famille : autant d’obligation...
À la rencontre d’une famille autochtone Pour établir une relation de confiance avec les Autochtones, un dialogue est primordial. C’est ce que répètent les leaders autochtones depuis des anné...
Réintégrer les enfants avec troubles mentaux Depuis quelques années, le nombre d’hospitalisations pour des troubles mentaux est en hausse chez les jeunes. L'enjeu de taille : identifier les inter...
Palmarès de livres: Romans jeunesse Harry Potter et l’enfant maudit 12 ans et plus Quel plaisir savoureux de retrouver Harry Potter – âgé et père de deux enfants – dans cette pièce ...
Palmarès de jeux pour la famille Un, deux, trois... Go, on joue! Mais à quoi? Planète F vous partage ses coups de coeur : 12 jeux pour rigoler, réfléchir, apprendre... Mais surtout po...
La réussite scolaire au prix des traditions autochtones ? L’école anglophone MacLean Memorial à Chibougamau accueille 61% d’élèves provenant d’Oujé Bougoumou et même de Mistissini, deux réserves autochtones a...

À propos de Annie Desrochers

Annie Desrochers est animatrice et chroniqueuse à la Première Chaîne de Radio-Canada depuis plus de 15 ans. Mère de cinq enfants, elle réalisait en 2012 « On a mis quelqu’un au monde », une série radiophonique sur la parentalité ici et à travers le monde. Annie est également co-auteure de Bien vivre l’allaitement, publié chez Hurtubise.

Commentaires

  1. Jean-François Fortin

    Tout ce que l’on fait pour nos enfants devrait être remis en perspective et la première question à se poser est simple : ce que je m’apprête à faire est-il pour eux ou pour moi?

    On éliminerait beaucoup de « stupidité parentale » si tous les parents se confrontaient à ce choix élémentaire.

Laisser un commentaire