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Sep
Conciliation… au masculin
Conciliation… au masculin

La nouvelle génération de pères souhaite s’investir auprès des enfants. Pourtant, ce voeu est difficilement réalisable dans les milieux de travail traditionnellement masculins. Portrait de la réalité des jeunes pères qui font « une job de gars ».

« Dans mon temps, les femmes s’occupaient de leurs enfants. »

Voilà le commentaire acerbe qu’a reçu Steven Vincent, opérateur de machinerie lourde au CN, de la part de son supérieur immédiat. L’opérateur et père de triplés, forcé d’effectuer pour la énième fois des heures supplémentaires, voulait rentrer chez lui à l’heure prévue. Sa conjointe (ils sont aujourd’hui séparés) avait appelé en catastrophe, il y avait crise à la maison.

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Pour les jeunes pères qui exercent un métier traditionnellement masculin, la conciliation travail-famille est difficile, affirme Lise Lachance, chercheuse à l’UQAM et directrice de l’unité de programmes de premier cycle en développement de carrière. Ces travailleurs baignent dans un climat de travail qui valorise la performance et le maintien des échéanciers. Les préjugés sur la paternité et la masculinité y perdurent. « Dans ces milieux, on ne tient absolument pas compte de la sphère domestique », explique la chercheuse.

« Il n’y a pas de garderie ouverte le matin, à l’heure à laquelle je dois commencer. J’arrivais sur le chantier plus tard que les autres », affirme Dave Dupras qui travaillait jusqu’à récemment en décontamination industrielle et commerciale. Il est père de deux enfants de 5 et 7 ans qu’il élève seul. « J’étais vu comme un gars qui n’aidait pas l’équipe. Même lorsqu’on était « dans le jus », il fallait que je parte chercher mes enfants. Sur le chantier, il faut ramasser le matériel, rapporter le camion. Moi, j’étais déjà parti. Les gars jasaient le soir à la shop, il y avait des rumeurs disant que j’étais le chouchou du boss, qu’on me gardait même si je ne faisais pas le travail. » Aujourd’hui, il cherche un emploi adapté à son horaire familial.

Révolution en cours

Il y a un monde de différences entre le contexte dans lequel évoluent les jeunes travailleurs et celui de la génération des baby-boomers. « Les hommes plus jeunes ont des attitudes différentes par rapport à celles de leurs aînés. Ils souhaitent être davantage présents auprès de leur famille, et ils marient souvent une femme qui s’attend à cela également », affirme Linda Duxbury, professeure à l’Université de Carleton et chercheuse pionnière dans le domaine de la santé au travail. La nouvelle génération réinvente en ce moment le rôle du père, se réjouit le directeur de RePère Mohammed Barhone, un organisme qui s’occupe des pères en difficulté depuis 20 ans. Dave Dupras incarne ce changement. « J’ai appris à me raser chez les cadets de l’air. Mon père n’était pas là pour moi, il travaillait beaucoup. Ma mère était à la maison. Moi, je m’investis auprès de mes enfants.»

Même si les femmes consacrent plus de temps aux tâches domestiques et aux soins des enfants selon les statiques compilées par le Conseil du statut de la femme, leur arrivée massive sur le marché du travail change la donne pour la famille. Selon l’Institut de la statistique du Québec,  le taux d’emploi des mères dont le plus jeune enfant est âgé de 2 ans et moins est passé de 25 % en 1976 à 71% en 2010. Cependant, elles sont encore moins bien payées que les hommes.

« Selon une étude norvégienne récente, la vision qu’ont les hommes de l’égalité homme-femme touche surtout le partage des tâches à la maison, mais pas nécessairement celui lié au travail, note Lise Lachance. Ma réflexion, à la lumière de cette lecture et à la suite de mes propres recherches, est que le retard pris dans l’égalité salariale entre les hommes et les femmes rend difficile pour le père l’atteinte d’une vraie égalité des rôles. Il est encore bien souvent celui qui rapporte le plus d’argent à la maison. »

Hommes sous tension

Il faut valoriser la conciliation travail-famille chez les travailleurs et employeurs qui font des « jobs de gars », plaide Mohammed Barhone. Pour l’instant, les accommodements dans ces milieux restent difficiles. Steven Vincent a tenté d’ouvrir une garderie au CN avec une collègue de travail, en raison des heures atypiques et du temps supplémentaire demandé à la dernière minute. « Ça a été un échec total. Ni l’employeur ni le syndicat ne nous ont appuyés. » Même son de cloche du côté de Dave Dupras. « Notre horaire est vraiment atypique. Je ne peux pas croire qu’avec tout l’argent qu’il y a dans le domaine de la construction, on ne soit pas capable d’engager des éducatrices. » Les décideurs politiques doivent aussi être sensibilisés, croit Mohammed Barhone. Il tente, sans succès, d’obtenir le financement nécessaire à l’ouverture d’une halte-garderie ouverte les soirs et les fins de semaine à RePère. Sa clientèle est surtout composée de pères séparés.

« Les hommes se plaignent de manquer de temps pour la famille, mais ils ne s’expriment pas sur le lieu de travail. Souvent, ils ne tentent même pas de négocier avec le patron », observe Mohammed Barhone. Selon Lise Lachance, c’est parce qu’on manque de politiques formelles pour aider la conciliation travail-famille dans ces milieux. Il revient donc aux employés de négocier des ententes à la pièce. « À cause de cela, les hommes n’osent pas faire des demandes parce qu’ils ont peur d’attirer la réprobation de leur milieu de travail et qu’il y ait une répercussion sur leur parcours professionnel. Ils craignent que ça leur nuise. »

Des stéréotypes masculins qui perdurent, dans un contexte où les femmes investissent massivement le marché de l’emploi. Selon la littérature scientifique, la combinaison des deux facteurs amène une pression sur la famille et rend le terrain propice aux ruptures. Immigrant, Petre* a recommencé sa résidence en médecine à son arrivée à Montréal. Il a été accepté en Ontario. Sa femme et sa fille sont restées au Québec. « Elle s’est déshabituée à avoir un homme à la maison, et moi j’étais tout le temps fatigué à cause de mon programme d’études. Elle a demandé le divorce. » La séparation a été amère. Aujourd’hui médecin, il travaille 80 heures par semaine pour payer ses dettes, satisfaire les exigences de la profession et offrir un toit à sa nouvelle famille. Il n’a plus de contact avec sa fille adolescente. « Nous avons immigré pour offrir une meilleure chance à ma fille. Aujourd’hui, j’ai perdu l’enfant pour lequel je suis venu au Canada. Ça s’est retourné contre moi. »

« Quand vient le temps de parler de conciliation travail-famille, les politiciens et les médias demandent toujours de nommer LA solution qui réglera tout. La vérité, c’est qu’il n’y a pas une seule solution, car on l’aurait trouvé déjà », note Linda Duxbury. « En tant que société, nous sommes en transition. Jamais les femmes n’ont été aussi éduquées, elles ont des carrières et des attentes différentes envers leur conjoint par rapport à celles de leurs mères avant elles. Les hommes peuvent se sentir déchirés entre ce qu’on attend d’eux à la maison et ce qu’on attend d’eux au travail. Les milieux de travail devront s’ajuster à cette nouvelle réalité. »

*nom fictif

 

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À propos de Marie-Hélène Verville

Marie-Hélène Verville est journaliste indépendante et mère de trois enfants. On la lit surtout à la Gazette des femmes. Elle a été journaliste, puis rédactrice en chef de l’hebdomadaire Cités Nouvelles dans l’Ouest-de-l’Île pendant six ans. Diplômée de l’UQAM, elle a fait ses classes auprès de l’équipe de la défunte émission Infini Décimal à CISM et de l’Agence Science-Presse.

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