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Jan
Papa cherche réseau social
Papa cherche réseau social

Ne se contentant plus d’être simple pourvoyeur, le papa 2.0 souhaite s’investir dans l’éducation et le développement de ses enfants. Or, avec cet engagement, vient un besoin d’échange et de partage. Et si le manque de réseau était un enjeu pour la santé mentale des pères? 

Manuel Prats, coordonnateur du réseau des maisons Oxygène et chargé de projet pour le Regroupement de valorisation de la paternité, croit que oui. « Quand on parle de devenir parent, on parle beaucoup de la mère, peu du père », constate-t-il. Pourtant, le congé de paternité est de plus en plus populaire. Le nombre de pères qui revendiquent la garde partagée en cas de séparation ne cesse d’augmenter et on voit davantage de familles monoparentales composées de pères.

Or, bien que les pères soient beaucoup plus présents dans la dynamique familiale, les services offerts ne sont pas toujours adaptés, et peu de ressources existent pour les soutenir, affirme Manuel Prats. « Ça bouscule aussi les habitudes des intervenants, qui ont depuis toujours évolué autour de la maternité. »

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« Il y a quelques décennies, on a demandé aux pères de s’engager précocement auprès de leurs enfants. La plupart d’entre eux ont répondu à l’invitation, et c’est assez unique dans l’Histoire », affirme pour sa part Carl Lacharité, professeur au département de psychologique à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Or, ce que la plupart n’ont pas réalisé, c’est tout ce que ça impliquait en terme de charge mentale. « Le niveau de complexité pour développer le côté psychologique de la paternité est important. Il faut être soutenu d’une multitude de manières », continue-t-il.

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Un enjeu de santé mentale?

L’isolement social des pères peut-il mener à des problèmes de santé mentale chez ceux-ci? La question a lieu d’être posée, puisque de nombreuses études ont récemment mis en lumière qu’environ un papa sur dix souffrait de dépression postnatale. « Il y a certainement un lien direct entre l’isolement social et la vulnérabilité face aux problèmes de santé mentale, qu’on soit père ou mère », affirme Carl Lacharité. Le professeur s’est d’ailleurs beaucoup intéressé au sujet de la paternité. « Si l’isolement se combine à une rupture ou autre facteur stressant, c’est une recette pour des problèmes comme l’anxiété et la dépression ».

S’il parle de rupture de couple comme facteur de risque, c’est que la plupart des hommes semblent compter sur leur conjointe pour parler de parentalité. « Elles sont leur principal soutien dans leur rôle de père engagé. Le problème, c’est que quand la relation conjugale bat de l’aile, on voit qu’ils ont mis tous leurs œufs dans le même panier », souligne Carl Lacharité.

La dépression fait souffrir le couple

Les recherches ont également démontré que la dépression chez la mère augmentait le risque du père d’en souffrir aussi : le couple est donc lié, pour le meilleur et pour le pire. Selon le psychologue, les pères ont avantage à développer ce qu’il appelle une « caisse de résonnance ». Cette zone de partage et de débat d’idées.

« Les mères ont en général cette caisse de résonnance. Elles profitent de beaucoup d’occasions de se soutenir entre elles et de se construire une intelligence entre mères », explique le professeur de psychologie. « Les pères se rendent compte qu’ils ont aussi besoin de se construire ce bagage, de réfléchir à la paternité. C’est quoi être père? C’est quoi être un enfant dans cette société? Qu’est-ce que je veux reproduire du comportement de mon propre père? Qu’est-ce que je veux faire différemment? » Ce cheminement intellectuel, affectif et social prend du temps. Et des ressources.

Favoriser les échanges avec papa

Pierre Abdullah, père de deux enfants, déplore le manque de soutien et d’intérêt de la société pour la paternité. « Les femmes ont toujours réussi à se créer des lieux d’échange, qu’ils soient virtuels ou réels », remarque-t-il. « Or, les hommes aussi seraient peut-être intéressés à y participer ou à créer leurs propres réseaux, mais on n’y pense pas. »

En fait, ce n’est pas tant que les hommes ne veulent pas à parler de paternité. Ils cherchent plutôt à le faire différemment. « Ils sont moins enclins à dire “je vais aller à tel endroit parler de paternité”. Mais à travers une activité, ils le feront spontanément. Par exemple, si on organise une randonnée papa-enfant, il y aura de beaux moments d’échanges », précise Manuel Prats.

Un changement qui s’accentue

De nombreux organismes communautaires ont d’ailleurs ajouté à leur programmation un volet pour les pères. À Montréal-Nord, le centre EntreParents organise des parties de soccer papa-enfant, par exemple. À la maison de la famille de Granby, on offre l’atelier Cœur de pères, où ces derniers sont invités à échanger durant plusieurs semaines sur différents thèmes, dans le but notamment de « briser l’isolement, fraterniser, mettre à profit leurs expériences ». Des centaines de pères ont participé à l’une ou l’autre des sessions d’entraide Cœur de pères depuis sa mise en place en 1995.

Fait intéressant : on observe également une augmentation des blogues liés à la paternité. Depuis un bon moment déjà, les femmes avaient saisi cet espace virtuel pour développer des groupes Facebook ou des blogues pour échanger sur leur nouvelle réalité de mère. Et, bien qu’encore marginaux, les pères tentent l’aventure.

Une implication encore limitée

Si certains développent leur propre plateforme, d’autres n’hésitent pas à se lancer sur le territoire des femmes. Josiane Stratis, cofondatrice du blogue collaboratif pour parents TPL Moms, a déjà accueilli quelques pères sur sa plateforme. « Le premier papa, Jean-Philippe, est resté avec nous assez longtemps. Il écrivait principalement sur la place des pères, leur rôle de soutien et des sujets tabous », raconte-t-elle.

Qu’ont en commun les papas qui ont pris la plume pour TPL Moms? « Tous les gars qui écrivent avec nous partagent des valeurs féministes. Ils participent à la discussion à part entière », ajoute Josiane Stratis. Reste que c’est encore limité : sur environ 120 collaborateurs, trois sont des hommes. L’équipe reçoit tous les jours des nouvelles demandes de collaboration de mères.

Évidemment, tout n’est pas rose quand on parle d’échanges entre parents. « Tout comme du côté des mères, il peut y avoir du jugement et des frictions entre pères. Oui les réseaux sociaux, physiques ou virtuels, brisent l’isolement. Mais ce n’est pas magique », rappelle Carl Lacharité. Malgré tout, tous s’entendent pour dire que la création d’une intelligence émotionnelle et intellectuelle de la paternité est désormais une richesse incontournable pour la famille québécoise.


Des pères blogueurs québécois à suivre:

Papanormal (qui blogue aussi pour Planète F)

Un gars, un père

Père de Gosses

Cool Dad

Ma famille, Mon chaos


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À propos de Takwa Souissi

Takwa Souissi est juriste de formation, journaliste de passion et maman de vocation. Elle contribue notamment à la Gazette des femmes, au journal Métro, Le Devoir et Wixx Mag. Tout sujet qui s'approche de près ou de loin à la parentalité la fascine.

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