15
Mar
Accoucher sans statut au Québec
Accoucher sans statut au Québec

Depuis quelques semaines, un procès se déroulant à Longueuil déchire le monde obstétrical et met en lumière les conditions de vulnérabilité dans lesquelles des centaines de femmes immigrantes sans statut accouchent chaque année au Québec.

D’un côté, deux accompagnantes à la naissance accusées d’avoir posé des gestes exclusifs aux sages-femmes. De l’autre, un médecin et l’Ordre des sages-femmes du Québec réclamant aux accompagnantes une amende et une reconnaissance de l’exclusivité de certaines pratiques. Au centre, Maria*, une mère immigrante sans statut, qui a perdu son enfant à plus de 40 semaines de grossesse.

Au début de sa grossesse, Maria était suivie par un médecin, au privé. À 35 semaines, ce professionnel n’est plus en mesure d’effectuer le suivi, et la réfère à l’hôpital. Là-bas, puisqu’elle n’a pas de carte d’assurance maladie, on lui demande un dépôt de 10 000 $. Un montant qu’elle n’a pas. Maria se tourne alors vers les maisons de naissance. Même problème financier. Elle décide donc de faire affaire avec une accompagnante à la naissance.

Selon ce que rapporte Radio-Canada, les parents croyaient qu’ils avaient affaire à une sage-femme reconnue par l’Ordre. De son côté, l’accompagnante affirme les avoir bien informés de son statut non reconnu au Québec. Malheureusement, l’histoire finit avec un enfant mort-né.

Bien que les accompagnantes n’en soient pas tenues responsables, ce dénouement tragique met en lumière la vulnérabilité de nombreuses femmes immigrantes lors de la grossesse. Dans l’histoire de Maria et de son conjoint, c’est probablement la précarité d’être sans statut et le manque de soutien qui les ont mené à cette issue.

 

Donner la vie sans statut, vivre dans le stress

La situation de Maria n’est pas unique. Quand Sherica est venue des Caraïbes rejoindre sa mère au Québec, elle ne se doutait pas qu’elle tomberait enceinte quelque temps plus tard et devrait naviguer sa grossesse à travers les dédales administratifs propres aux femmes sans statut. Elle ne se doutait pas non plus qu’à l’aube de ses 5 ans, son fils né au Québec n’aurait toujours pas accès à la carte d’assurance maladie.


« Ce n’est pas évident. J’ai dû payer mon accouchement par versements mensuels et faire mes suivis à travers un organisme communautaire », raconte-t-elle.


Cette maman sans statut s’estime chanceuse de ne pas souvent avoir eu affaire aux urgences des hôpitaux depuis la naissance de son garçon. Sauf une fois, une expérience marquante. « Mon fils avait six mois et faisait beaucoup de fièvre. On a refusé de l’examiner tant que je n’avançais pas un certain montant d’argent, que je n’avais pas. Heureusement, la sage-femme qui m’avait suivie tout au long de ma grossesse avait gardé contact avec moi, et est intervenue auprès de l’hôpital pour qu’ils acceptent de voir mon fils. J’ai eu très peur », se souvient-elle.

Chaque année, plusieurs centaines de femmes sans statut (et donc sans accès aux soins de santé gratuits) accouchent au Québec. Le nombre exact est difficile à déterminer. Du côté du ministère de la Santé et des Services sociaux, on nous informe qu’il n’existe pas de données compilées à ce sujet. Chaque établissement hospitalier recense donc ses propres chiffres, de manière plus ou moins formelle.

Quant aux femmes qui accouchent sans assistance de médecin ou de sage-femme, elles sont encore plus difficiles à dénombrer, affirme Nicole Pino, coordonnatrice du Regroupement Naissance-Renaissance et porte-parole du mouvement pour la défense des accompagnantes à la naissance accusées à Longueuil. « Avoir des chiffres est difficile, mais ces accouchements arrivent régulièrement. Et pas seulement pour les femmes en situation précaire. Parfois, c’est aussi un choix volontaire de ne pas accoucher dans le système traditionnel », explique-t-elle. Le regroupement milite d’ailleurs pour que l’accouchement ne soit pas considéré comme un acte médical, mais plutôt comme un acte civil, et que les femmes puissent choisir le type d’accompagnement qu’elles préfèrent.

Quoi qu’il en soit, les histoires de ces femmes sans couverture médicale sont diverses : étudiantes étrangères, nouvelles arrivantes en attente de statut de résidence, « touristes de l’accouchement », etc. Anne-Marie Bellemare est travailleuse sociale à La Maison Bleue de Côte-des-Neiges, un organisme montréalais offrant notamment un suivi de grossesse et un accompagnement aux femmes immigrantes à statut précaire. « Les femmes sont de manière générale très mal renseignées. Elles ont besoin de soutien », explique-t-elle.

Évidemment, La Maison Bleue est loin de pouvoir répondre à toutes les demandes : à Côte-des-neiges, par exemple, une dizaine de femmes bénéficient du service. Dans le quartier adjacent, à Parc-Extension, seulement cinq femmes reçoivent du soutien.


À lire aussi : DOSSIER | Abus dans la salle d’accouchement


Des frais abusifs

Fait alarmant, les frais réclamés aux femmes sans statut qui accouchent au Québec sont souvent gonflés. « Les coûts sont souvent exagérément augmentés. Il y a une notion de profit qui rentre carrément en jeu », affirme Nicole Pino.

Anne-Marie Bellemare abonde dans le même sens. La travailleuse sociale se désole de constater que, pour les médecins, ces prix gonflés se justifient par la croyance que la plupart des femmes sans statut sont des « touristes de l’accouchement ». On les croit donc très fortunées ou de mauvaise foi.


« Moi je doute fort que la plupart des femmes qui accouchent ici sans couverture médicale eussent planifié le tout de mauvaise foi, et encore moins qu’elles aient l’intention de partir sans payer. Même si ça arrive, bien sûr, nuance-t-elle. J’ai déjà vu des femmes se faire accuser d’être des touristes de grossesse, habiter dans des 2 et demi avec un matelas par terre. »


À La Maison Bleue, les femmes qui viennent « acheter une nationalité à leur enfant » ne sont d’ailleurs pas acceptées, précise Anne-Marie Bellemare.

Coût accouchement au QuébecAutre preuve des coûts gonflés : le dépôt de 10 000 $, exigé par l’hôpital aux femmes sans statut (certains hôpitaux demandent jusqu’à 15 000 $), inclut des suivis systématiques avec un obstétricien, alors que ces examens seraient nécessaires dans moins de 20 % des cas. « Un obstétricien coûte plus cher. Elles pourraient être suivies par des médecins généralistes. Mais on assume qu’elles ont les moyens », croit la travailleuse sociale.

Pour que les femmes puissent économiser des sous, La Maison Bleue leur recommande d’être accompagnées par des doulas. Ces accompagnantes à la naissance pourront leur apprendre à gérer la douleur, leur offrir un soutien moral et éviter le coût d’une péridurale. Les doulas essaient aussi de sortir les nouvelles mamans de l’hôpital après une seule nuit, et de faire un suivi avec une sage-femme à la maison pour la deuxième journée. Les femmes qui jouissent du soutien de La Maison Bleue ont accès aux services d’une sage-femme, présente cinq jours par semaine dans cet organisme.

« On leur déconseille de tenter des accouchements seules sans assistance, précise Anne-Marie Bellemare. Certaines essaient, pour économiser, mais ça peut risquer de mal finir… »  Reste que la décision d’accoucher avec ou sans assistance relève de chaque femme, que ce soit pour des raisons économiques, personnelles ou culturelles.

De la discrimination en extra

Outre l’économie de certains frais, l’accompagnement des femmes à statut précaire sert aussi à éviter les situations de discrimination dont elles sont souvent victimes. Même en arrivant préparées à l’hôpital, argent comptant et dossier médical sous le bras, elles risquent de passer un mauvais quart d’heure.

C’est le cas d’Asma*, immigrante en attente de statut, qui a accouché dans un hôpital multiculturel à Montréal l’an dernier. « Je me sentais comme une moins que rien, comme si j’abusais du système. Même en plein travail, j’avais droit à des commentaires désobligeants », raconte-t-elle.

Quant à Sherica, elle rappelle que les difficultés entourant un enfant sans carte soleil ne s’arrêtent pas une fois la famille sortie de l’hôpital. « Jusqu’à ce jour, je ne peux pas inscrire mon enfant à des activités parascolaires ou à la bibliothèque, soupire-t-elle. J’ai hâte que tout ça soit derrière nous. »

*Noms fictifs


Vous aimez cet article? Abonnez-vous pour avoir accès à tous nos dossiers et reportages!


Également sur Planète F
Parler de sexe avec les enfants En préparation d'un dossier à venir en février, deux vidéos ont retenu l'attention au sujet de l'éducation sexuelle des enfants. Tout d'abord, transp...
Le cododo, c’est mal! – Partie 2 Pourquoi la société nord-américaine insiste-t-elle tant pour que ses bébés dorment seuls dans leur lit? À la suite de la publication la semaine derni...
Tout un village pour financer l’école Pour sauver leur école primaire et stimuler les jeunes, des citoyens de Saint-Élie-de-Caxton ont lancé un projet éducatif misant sur les arts. Initiat...
Le père d’aujourd’hui : qui est-il? Dans l'Antiquité, le père avait droit de vie ou de mort sur ses enfants. Au Moyen-Âge, il pouvait les jeter à la rue s'il en avait envie. La fonction ...
Planète Famille : découvertes de la semaine du 12 mars Quoi de neuf sur la planète famille? Droit de vote chez les enfants, parole aux adolescents, violences obstétricales, figure du père afro-américain, é...
Le parcours du combattant (ou l’accès aux services d’orthophoni... Deux ans d'attente pour une évaluation au public. C'est ce que plusieurs parents se font dire par le médecin qu'ils consultent, inquiets d'un retard d...

À propos de Takwa Souissi

Takwa Souissi est juriste de formation, journaliste de passion et maman de vocation. Elle contribue notamment à la Gazette des femmes, au journal Métro, Le Devoir et Wixx Mag. Tout sujet qui s'approche de près ou de loin à la parentalité la fascine.

Commentaires

Laisser un commentaire