02
Août
Journal intime d’une transition
Journal intime d’une transition

Sur la toile, de nombreux adolescents et jeunes adultes partagent leurs itinéraires en tant que transsexuels. Ils parlent de leurs transitions, de leurs joies et de leurs peines. Ils y expriment qui ils sont en toute liberté.

Sur les réseaux sociaux d’Oldin, des photos de lui, le sourire aux lèvres. Mais aussi des posts sur sa transition, ses sentiments. Le jeune homme de vingt ans, arrivé il y a cinq ans de Syrie, est sous testostérone depuis quelques mois. Il raconte sa relation avec les réseaux sociaux : «  J’ai deux comptes Instagram, deux comptes Youtube et deux comptes Facebook. J’ai des comptes personnels et des comptes où je partage des choses plus artistiques. J’y suis tout le temps. Sur mes comptes personnels je poste tout et rien, même si j’ai une mauvaise journée. Pareil sur ma chaîne Youtube, je dis quand j’ai des problèmes, c’est très thérapeutique pour moi. »

Il a fait son coming out à sa famille et en même temps sur sa chaîne Youtube en avril. « Il y a des choses dont je voulais parler, je me sentais dysphorique. Je ne pouvais pas l’exprimer parce que je n’étais pas out sur cette chaîne. Puis je me suis dit « je m’en fiche, s’ils le découvrent, ils le découvrent ». »

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Petit lexique de la diversité de genre :
 

Un espace virtuel pour être soi-même

D’après des statistiques de l’Aide aux Trans du Québec, le taux de suicide chez les jeunes transsexuels serait de 33 %. Un chiffre alarmant pour des jeunes qui n’ont souvent pas plus de 20 ans. Mais depuis quelques années, les réseaux sociaux permettent d’élever leurs voix. Être transsexuel n’est alors plus tabou. Internet permet de briser les barrières et surtout de donner de l’information et de l’optimisme.

Un coming out sur les réseaux sociaux, pour se sentir en phase avec soi-même et pouvoir avancer, c’est aussi ce qui est arrivé à Nathan, 18 ans : « Si j’ai décidé de mettre ma transsexualité publique sur les réseaux sociaux c’est parce que j’ai su que j’étais transsexuel grâce à des vidéos de youtubeurs transgenres anglophones. Comme je n’en ai pas trouvé de francophone, je me suis dit que ça serait bien de transmettre de l’information pour des personnes qui ne parlent pas anglais. »

Rachel Reinke est chercheuse à l’Université d’Arizona et fait une thèse sur l’utilisant des réseaux sociaux par les jeunes transsexuels. Selon elle, Internet est un espace sécurisé qui permet aux jeunes transsexuels de partager leurs expériences. Une des raisons pour laquelle ces jeunes vont sur Internet est parce qu’ils ont eu de mauvaises expériences dans la « vraie vie ». Par le prisme des réseaux sociaux, ils veulent exprimer leurs sentiments et partager leurs histoires.

Aider les autres

Nathan veut sensibiliser les gens à la transsexualité en leur permettant d’avoir de l’information. Il est conscient que sa présence sur les réseaux sociaux lui donne un certain pouvoir : « Je poste du contenu sur la sensibilisation LGBT+, des articles, des reportages. Mon frère est homosexuel, ensemble on fait de la sensibilisation par exemple dans les maisons des jeunes. Je touche la communauté LGBT+ mais je parle aussi de maladies mentales », confie-t-il.

Partager ses peurs, le manque d’espoir, la dépression, les pensées suicidaires peut avoir un véritable impact sur la vie d’un jeune transgenre. Internet devient une bulle sécurisée où être soi-même est accepté. Mais cela permet aussi à d’autres jeunes de s’identifier. Par exemple en voyant que le chemin n’est pas toujours faciles mais que rien n’est insurmontable.

Médias traditionnels et diversité

« Les jeunes qui lisent les médias pour se forger ne se retrouvent pas forcément dans ce qui est dit. On dirait qu’à travers les médias (NDLR traditionnels), il y a une seule façon d’être transgenre », commente Rachel Reinke. « De nombreuses vidéos que j’ai regardé sont des vidéos de jeunes qui ne sont pas blancs, pas riches. Certains d’entre eux ont des problèmes mentaux mais ont pu faire entendre leur voix sur Youtube. Quand ces vidéos sont publiées, d’autres jeunes transsexuels qui les regardent commentent « merci beaucoup pour avoir fait cette vidéo, j’apprécie d’entendre ton histoire » ».

Oldin a pu constater l’impact des réseaux sociaux et plus particulièrement de Youtube sur la communauté transgenre : « Chaque fois que je découvre une personne trans, elle a une chaîne Youtube. Il y a un phénomène là, définitivement. Genre on existe tous sur les réseaux sociaux, c’est notre façon de vivre (rires). » Le jeune homme constate que c’est un espace où les gens se parlent, se rencontrent, mais surtout où ils discutent de choses dont ils ne peuvent pas parler dans la vie de tous les jours.

Une révolution numérique ?

En tant que migrant et transsexuel, Oldin a trouvé de nombreuses informations sur Internet : « Comme on n’a pas de certificat de naissance canadien, on ne peut pas changer nos noms. J’ai trouvé tous les organismes qui se battent pour changer les choses sur les réseaux sociaux. Et l’autre jour, j’ai vu une Une de journal sur les transgenres migrants. »

Les transsexuels présents sur les réseaux sociaux n’ont pas toujours conscience de leur influence. Évidemment qu’ils aident des jeunes vivant la même chose qu’eux, mais ils ont un poids dans les décisions politiques. Dans sa recherche, Rachel Reinke argumente sur le fait que les vidéos de jeunes transsexuels sont politiques et défendent des positions : « Les sujets de ces vidéos sont bien plus complexes que transitionner d’un genre à l’autre par une chirurgie. Quand on voit des vidéos faites par des jeunes trans qui ont des difficultés, ou qui ne rentrent pas dans certaines cases, cela peut être puissant et avoir un impact politique. Plus il y a de voix pour raconter différentes histoires, plus il y aura de diversité. »

Leurs discours raisonnent avec les enjeux sociétaux de la communauté LGBT+. Nathan aimerait que le sujet soit vulgarisé et plus « normal ». Mais pour lui, il est clair que les réseaux sociaux « donnent une voix » et il est « certain que ça peut influencer la politique ».

Une médaille à deux faces

Malgré tout, être très présent sur les réseaux sociaux peut avoir des désavantages. Si le jeune n’est pas en sécurité à cause de sa transition, au sein de sa famille ou de son pays, il peut lui être dommageable de s’exposer. « Cela peut démarrer des conversations au sein d’une famille ou avec des amis. Mais les deux parties doivent se comprendre et être okay, car ça peut aussi mener à des confrontations », affirme Rachel Reinke.

Oldin en a d’ailleurs fait les frais. Il ne mettait jamais son visage sur ses réseaux, par peur que ses parents et sa famille le découvrent, avant qu’il ait fait son coming out. Récemment, une de ses connaissances a partagé des photos de lui sur un groupe privé. Les membres de la discussion insultaient Oldin par rapport à sa transsexualité. Il y a un revers à la médaille. On sait ô combien il est facile d’insulter derrière un écran. Surtout que partager sa vie ainsi est assez intime.

« La façon dont on parle devant une caméra, seul, n’est pas la même chose qu’une interview formelle, ou quelque chose de très bien produit. C’est plus un espace de conversation, c’est presque comme un journal en ligne ou une lettre en ligne. C’est beaucoup plus intime et ça peut être partagé plus vite », commente Rachel Reinke.

Une bulle… publique

Nathan a déjà été reconnu dans la rue. L’intimité qu’il a créé avec sa communauté sur ses réseaux sociaux donne lieu à des situations gênantes : «  Je suis vu comme Nathan, un transsexuel né dans le corps d’une fille. Sans les réseaux sociaux les gens ne se seraient pas doutés de mon corps de naissance. Ils ont une idée préconstruite sur ma personne. Il y a des aspects négatifs. » Mais le jeune homme nuance en affirmant que sa notoriété le valorise et lui donne envie de continuer.

Oldin ne supprime rien de ses posts Instagram. Lorsqu’il remonte le fil, il voit toutes les étapes et les épreuves par lesquelles il est passé. Son journal intime virtuel atteste aussi des changements positifs qu’il vit : « La plupart des gens voient que je suis vraiment plus heureux depuis que j’ai entamé ma transition. »

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À propos de Elodie Potente

Elodie termine sa maîtrise en journalisme et médias numériques à Metz, en France. Elle a traversé l'océan Atlantique pour faire son stage à Planète F. Elle a envie de parler de sujets qui comptent, tout en utilisant ses compétences web. Et elle trouvait que Planète F était parfait pour ça!

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