02
Juin
Renoncer au petit dernier? Le deuil d’être parents à nouveau
Renoncer au petit dernier? Le deuil d’être parents à nouveau

Les congés de maternité et de paternité sont terminés. Enfin, bébé fait ses nuits, il est sevré et bientôt il sera propre. Le plus vieux entre à la maternelle et il accepte de moins en moins les câlins. Papa et maman retrouvent un peu de liberté. Mais la tentation du petit dernier est forte.

Prendre la décision de terminer la famille n’est pas aussi simple que l’on pourrait le croire. Le père et la mère peuvent être confrontés à un désir très fort d’avoir un autre enfant, et ce, même si les conditions ne sont pas optimales. De plus, les opinions divergentes au sein du couple sont choses courantes. L’un des deux parents souhaite ardemment un petit dernier, alors que pour l’autre, l’idée d’ajouter un membre à la famille est hors de question. L’histoire familiale de chacun des parents influence sans aucun doute le choix.

Il ne veut pas un autre bébé

On retrouve peu de littérature scientifique sur le deuil du dernier enfant et celle existante fait état uniquement du vécu des mères. Les forums de discussion sont remplis de témoignages de mamans se questionnant sur la décision d’avoir ou non un autre bébé. Pourtant, les papas sont aussi confrontés au deuil du petit dernier.

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Stéphane est père de trois enfants : deux garçons de 16 et 14 ans et une fille de 11 ans. Quand la question de terminer la famille s’est posée, il a dû grandement réfléchir. Mais l’arrivée de sa fille, après celle de ses deux fils a confirmé son choix. Ce chérubin serait le dernier. Comme il le mentionne : « nous avions les deux sexes comme enfants, c’était plus facile d’arrêter la famille ».

À la suite de la naissance de la fillette, le couple de Stéphane est fragilisé. « Après le postpartum, ma conjointe a vécu plusieurs dépressions. L’arrivée du troisième ne nous a pas rapprochés. En tant que conjoint, mon rôle est de la supporter, mais il arrive toujours un moment donné où l’on se pose des questions sur l’avenir du couple, c’est difficile sur le mental. Ce n’était pas l’idéal pour avoir un autre enfant ».

Couple et fragilités

En effet, il semblerait que l’arrivée d’un bébé ne soude pas nécessairement les couples. Encore plus, lorsqu’il s’agit d’un troisième enfant. Selon une étude de la London School of Economics fondée sur les données de plus de 7 000 familles en Allemagne et en Grande-Bretagne, la naissance du premier enfant augmente significativement le bonheur des parents. À l’arrivée du deuxième enfant, l’augmentation est diminuée de moitié, et lorsque naît le troisième, son influence sur le bonheur des géniteurs ne serait plus que «minime». Une fois toutes les naissances passées, le niveau de satisfaction des parents chuterait à ce qu’il était avant qu’ils commencent à procréer et pourrait même décliner. Un phénomène que les chercheurs attribuent à l’absence de nouveauté et au stress.

Aujourd’hui séparé d’avec la mère de ses enfants, Stéphane affirme ne pas regretter sa décision d’avoir terminé la famille, même s’il rêvait d’avoir une famille nombreuse. « J’avais toujours dit que je voulais cinq enfants. Moi et mon frère ne sommes pas du tout compatibles, ça me manque de ne pas avoir de frère et sœur. Mais trois enfants est quand même un bon contrat » mentionne-t-il.

Respecter ses limites

Pour France, la situation est différente. À 45 ans, elle est mère d’un fils unique de 5 ans. Extrêmement fatiguée durant sa grossesse, France désire tout de même continuer de travailler. Elle ne révèle donc pas son épuisement à son médecin. Lorsque son garçon a un an, on lui diagnostique une dépression majeure. C’est à ce moment que le questionnement sur la venue d’un futur enfant s’est posée. « Quand j’ai eu mon diagnostic, l’évidence est criante. J’ai de la difficulté à prendre soin d’un seul enfant, je ne peux pas imaginer une grossesse dans ce contexte et j’ai déjà une grande crainte de ne pas donner le nécessaire à mon fils » affirme-t-elle.

Selon Marguerite Soulière, anthropologue et professeure à l’École de service social de l’Université d’Ottawa : « Plusieurs mères aujourd’hui vivent la maternité comme si c’était un dossier dans leur vie, un dossier qu’elles doivent mener à terme. Comme dans le travail, elles veulent performer. Elles se doivent de suivre les recommandations des scientifiques, par exemple allaiter 6 mois, elles veulent donner le meilleur à leurs enfants. Alors, si tu n’arrives pas à allaiter, c’est un deuil ». Selon madame Soulière : « Une grande culpabilité est mise sur les mères et les pères en lien avec les neurosciences, qui sont (les neurosciences) très « autoritatives » [qui parle avec autorité]. Les avancées en neurosciences dictent donc des normes très strictes pour élever des enfants et vouloir se conformer à ces règles engendre beaucoup de pression chez les parents. »

Toujours selon madame Soulière, le deuil du dernier enfant peut-être vécu comme un soulagement : « Pour certaines femmes faire le deuil du dernier enfant est inconsciemment une délivrance, parce que c’est juste trop, cela va me demander trop ».

À lire aussi: Notre dossier sur la santé mentale des parents

Une étape demandante

Lorsque l’on questionne France sur sa décision, elle dit : « Ça me touche toujours de voir un bébé tout neuf ou une femme enceinte, mais honnêtement je pense que c’était vrai avant et ce sera toujours vrai. Par contre, j’ai tendance à rêver que ça pourrait être moi, mon bébé. La réalité me rattrape toujours rapidement. C’est un peu comme être raisonnable devant quelque chose de trop, juste trop! ».

Avec le recul, France pense qu’elle aurait dû avoir un arrêt de travail durant sa grossesse. Elle désirait avoir plus d’un enfant : « Je tenais à offrir une fratrie à mon fils. Depuis toujours, je l’ai souhaité. D’autant plus que mon père est décédé en 2005 et j’ai tellement apprécié d’avoir des frères et une sœur à ce moment, et ce, autant pour moi personnellement que pour le soutien à notre mère ».

Rosalie*, quant à elle, a une fille de 6 ans, ainsi que deux garçons de 4 et 2 ans. Les grossesses ainsi que les accouchements se sont très bien déroulés. Elle a vécu une grande ambivalence quand est venu le temps de prendre la décision concernant la poursuite de sa famille. « C’est comme si la tête et le cœur n’étaient pas sur la même longueur d’onde. J’aurais souhaité que cela se poursuivre, mais je savais que ce n’était pas rationnel pour plusieurs raisons, pour retrouver nos loisirs d’autrefois, pour la vie de couple, les aspirations au travail » dit-elle. Après avoir pris la décision de ne pas poursuivre la famille, Rosalie s’est beaucoup, beaucoup investie dans son emploi.

S’investir dans un autre projet

Pour Marguerite Soulière : « Le contexte dans lequel on vit présentement nous permet de s’épanouir dans autre projet que celui d’avoir un dernier enfant et cela est même valorisé. Par exemple, on va s’investir dans un retour aux études ou dans le travail. On va vouloir donner un héritage à nos enfants, leur montrer à persévérer, leur montrer que les efforts paient. […] Les projets de famille, on se les raconte comme des histoires pour donner du sens à notre trajectoire. On organise nos vies, mais la famille demeure quand même la priorité ».

Rosalie* affirme avoir pris librement la décision de terminer la famille, même si les propos de son milieu étaient dissuasifs pour la venue d’un quatrième bébé. Comme elle le mentionne : « Parfois on entend quelques commentaires dans l’entourage comme quoi 3, c’est déjà beaucoup et qu’on n’a pas besoin de se compliquer la vie davantage. Malgré tout, je ne pense pas que ça influence ma position de ne plus avoir d’enfant ».

Cette mère a vécu le choix de ne plus avoir d’enfant comme une série de deuils. Elle mentionne : « J’ai trouvé difficile les dernières fois. La dernière fois que j’allais allaité, que j’allais bercer mon bébé, la chambre de bébé, ses premières découvertes. Avec le temps je réalise que mes enfants, bien qu’ils grandissent, en vivront plein d’autres, je garde l’accent là-dessus ».

Les souhaits familiaux émanent de l’histoire de chaque parent et en fonction de sa trajectoire. Renoncer au petit dernier n’est pas toujours facile.

*nom fictif

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